Obtenir des valeurs approchees des nombres irrationnels
Le problème suivant est de savoir ce qu'on obtient avec les puissances irrationnelles.
Il faut que nous soyions sûrs qu'on peut tout calculer.
Supposez que nous voulions définir par exemple 10√2.
En principe la réponse est simple. Si nous prenons une valeur approchée de la racine carrée de 2 jusqu'à un certain nombre de chiffres après la virgule, alors la puissance est rationnelle,
et nous pouvons prendre la racine approchée avec la méthode ci-dessus, et nous obtenons une approximation de 10√2.
Puis, nous pouvons pousser quelques chiffres plus loin (c'est à nouveau rationnel), prendre la racine appropriée, cette fois-ci une racine d'ordre beaucoup plus élevé,
parce que le dénominateur de la fraction est beaucoup plus grand, et nous obtenons une meilleure approximation. Bien entendu, nous allons obtenir des racines d'un ordre éxagérément élevé,
et le travail sera assez difficile. Comment pourrions nous surmonter ces difficultés ?
Dans les calculs des racines carrées, des racines cubiques et d'autres petites racines, on utilise un processus arithmétique par lequel nous pouvons obtenir l'un après l'autre les chiffres après la virgule.
Mais la quantité de travail nécessaire pour calculer les puissances irrationnelles, ainsi que les logarithmes qui les accompagnent (le problème inverse), est si élevée qu'il n'y a pas de processus arithmétique simple
que nous puissions utiliser. C'est pourquoi des tables ont été élaborées qui nous permettent de calculer ces puissances; elles sont appelées les tables de logarithmes, ou les tables de puissance, selon la manière dont la table est établie.
C'est simplement une question d'économie de temps, si nous devons élever un nombre à une puissance irrationnelle, nous pouvons regarder dans la table plutôt que de le calculer.
Bien sûr, un tel calcul n'est qu'un problème technique, mais il est intéressant et de grande valeur historique. Nous n'avons pas simplement le problème de résoudre
10x = 2, ou x = log102.
Ce n'est pas un problème où nous devons définir un nouveau type de nombre pour obtenir le résultat, c'est simplement un problème de calcul.
La réponse est simplement un nombre irrationnel, avec une suite infinie de chiffres après la virgule, et non un nouveau type de nombre.
Discutons maintenant le problème de calculer les solutions de telles équations. L'idée générale est en réalité très simple. Si nous sommes en mesure de calculer 101,
et 104 ⁄ 10, et 101 ⁄ 100, et 104 ⁄ 1.000, etc, et de multiplier
le tout, nous obtiendrons 101.414..., ou 10√2, et c'est bien là l'idée générale concernant le fonctionnement du calcul.
Mais au lieu de calculer 101 ⁄ 10, etc, nous calculerons 10½, 10¼, etc.
Avant de commencer, nous devons expliquer pourquoi nous faisons tout ce travail avec 10, au lieu de choisir un autre nombre.
Bien sûr, vous réalisez que les tables de logarithmes sont d'une grande utilité pratique, même en écartant le problème mathématique de prendre des racines, puisque dans toute base, nous avons la relation :
logb(ac) = logba + logbc (1)
Nous avons l'habitude d'utiliser ce faut d'une manière pratique pour multiplier les nombres, si nous disposons d'une table de logarithmes. La seule question est de savoir dans quelle base
b devons-nous calculer ?
La base utilisée n'a pas d'importance, nous pouvons utiliser le même principe tout le temps, et si nous utilisons des logarithmes dans n'importe quelle base particulière, nous pouvons trouver les logarithmes dans n'importe quelle autre base,
simplement par un changement d'échelle, en multipliant par un facteur. Si nous multiplions l'équation (1) par 61, elle est toujours aussi vraie, et si nous disposons d'une table de logarithmes avec une base b, et que quelqu'un d'autre multiplie
notre table entière par 61, il n'y aura pas de différences essentielles. Supposez que nous connaissions oles logarithmes de tous les nombres dans la base b. En d'autres termes, nous pouvons résoudre l'équation
ba = c pour n'importe quel c, parce que nous avons une table.
Le problème est de trouver le logarithme du même nombre c dans une autre base, disons la base x. Nous aimerions résoudre
xa' = c.
C'est facile à faire, parce que nous pouvons toujours écrire x = bt, ce qui définit t, connaissant x et b. En fait,
t = logbx. Puis, si nous remplaçons dans l'équation et résolvons pour a', nous voyons que (bt)a' = bta' = c.
En d'autres termes, ta' est le logarithme de c dans la base b. Ainsi, a' = a ⁄ t. Donc les logarithmes dans la base x ne sont que le produit de
1 ⁄ t, qui est une constante, par les logarithmes dans la base b. N'importe quelle table de logarithmes est donc équivalente à n'importe quelle autre table de logarithmes, si nous
multiplions par une constante, et la constante est 1 ⁄ logbx.
Ceci nous permet de choisir une base particulière, et par commodité nous prendrons la base 10 (on peut se poser la question d'une base naturelle, toute base dans laquelle les choses seraient, en quelque manière, plus simples et nous essayerons plus tard de trouver une réponse à cette question. Pour le moment, nous utiliserons simplement la base 10).
Voyons maintenant comment calculer les logarithmes. Nous commençons par le calcul des racines de 10 successives, par des essais. Les résultats sont indiqués sur le tableau ci-dessous.
| Exposant s | 1024 s | 10s | (10s - 1) ⁄ s |
| Racines carrées successives de 10 |
| 1 | 1024 | 10.00000 | 9.00 |
| 1 ⁄ 2 | 512 | 3.16228 | 4.32 |
| 1 ⁄ 4 | 256 | 1.77828 | 3.113 |
| 1 ⁄ 8 | 128 | 1.33352 | 2.668 |
| 1 ⁄ 16 | 64 | 1.15478 | 2.476 |
| 1 ⁄ 32 | 32 | 1.074607 | 2.3874 |
| 1 ⁄ 64 | 16 | 1.036633 | 2.3445 |
| 1 ⁄ 128 | 8 | 1.018152 | 2.3234 |
| 1 ⁄ 256 | 4 | 1.0090350 | 2.3130 |
| 1 ⁄ 512 | 2 | 1.0045073 | 2.3077 |
| 1 ⁄ 1024 | 1 | 1.0022511 | 2.3051 |
| | | |
| Δ ⁄ 1024 | Δ | 1 + .0022486 | 2.3025 |
| Δ -> 0 | | | |
Les puissances de 10 sont données à la première colonne, et le résultat 10s est donné dans la troisième colonne. Ainsi 101 = 10.
Nous pouvons facilement trouver la puissance un demi de 10, parce que c'est la racine carrée de 10, et prendre la racine carrée de n'importe quel nombre est un processus simple et connu (*).
En utilisant ce processus, nous trouvons que la première racine carrée vaut 3,16228. Quelle est la valeur de ce résultat ? Il nous dit déjà quelque chose, il nous dit comment calculer 100,5,
aussi nous connaissons maintenant au moins un logarithme, si jamais nous avons besoin du logarithme de 3,16228, nous connaissons la réponse qui est très proche de 0,50000.
Mais nous devons faire un petit peu mieux que cela; clairement il nous faut plus d'information. Aussi nous prenons à nouveau la racine carrée et trouvons 10¼, qui est 1,77828.
Nous avons maintenant le logarithme de plus de nombres que précédemment, 1,250 est le logarithme de 17,78 et, incidemment, si quelqu'un demande la valeur de 100,75, nous pouvons l'obtenir, parce que c'est
10(0,5 + 0,25); c'est donc le produit du deuxième et du troisième nombre.
Si nous obtenons suffisamment de nombres dans la colonne s pour être capables de traiter n'importe quel nombre, alors en multipliant les nombres correspondants dans la colonne 3,
nous pouvons obtenir 10 à n'importe quelle puissance; c'est bien là le plan. Aussi nous évaluons 10 racines carrées successives de 10, et c'est le principal travail de ces calculs.
Pourquoi ne continuons nous pas afin de gagner de plus en plus de précisions ? Parce que nous commençons de remarquer quelque chose. Lorsque nous élevons 10 à une très petite puissance, nous obtenons 1 plus une petite quantité. La raison en est claire :
nous devons prendre la puissance 1000ème de 101 ⁄ 1000 pour revenir à 10, ce qui nous oblige de partir avec un nombre qui ne soit pas trop grand; il doit être proche de 1.
Nous remarquons que les petits nombres qui sont ajoutés à 1 ressemblent à ce qu'on obtiendrait en divisant par 2 chaque fois; nous voyons que 1815 devient 903, puis 450, puis 225; il est donc clair qu'à une excellente approximation,
si nous prenons une autre racine, nous obtiendrons 1,00112, et plutôt que de réellement prendre toutes les racines carrées, nous faisons une estimation de la limite ultime. Lorsque nous prenons une petite fraction Δ de 1024, lorsque Δ approche de zéro, quelle sera la réponse ?
Ce sera bien sûr un nombre proche de 0,0022511 Δ. Pas exactement 0,0022511 Δ, cependant, nous obtenons une meilleure valeur par l'astuce suivante: nous soustrayons 1 et divisons alors par la puissance s. Ceci doit ramener tous les nombres en excès à la même valeur. Nous voyons qu'ils sont très proches.
Au sommet de la table, ils ne sont pas égaux, mais lorsqu'on descend, ils se rapprochent de plus en plus d'une valeur constante. Quelle est cette valeur ?
A nouveau nous regardons comment la série progresse, comment elle change avec s. Elle a changé de 211, de 104, de 53, de 26. Ces changements sont évidemment de très près égaux à la moitié de chaque changement précédent, lorsque nous descendons. Si donc nous continuons, les changements seront 13, 7, 3, 2 et 1, plus ou moins,
soit un total de 26.
Il nous faut donc encore se déplacer de 26, et nous trouvons ainsi le vrai nombre qui est 2,3025 (en réalité, nous verrons plus tard que le nombre exact doit être de 2,3026, mais pour garder un aspect authentique, nous ne modifierons rien dans l'arithmétique). A partir de cette table nous pouvons calculer toute puissance de 10 en composant
les puissances à partir des 1024èmes.
Calculons maintenant effectivement le logarithme, car le processus que nous devrons utiliser est à l'origine réelle des tables de logarithmes. La procédure est indiquée dans le paragraphe suivant, et les valeurs numériques sont données dans le tableau précédent, colonnes 2 et 3.
Calcul d'un logarithme : log102
2 ÷ 1.77828 ₌ 1.124682
1.124682 ÷ 1.074607 ₌ 1.046598, etc.
∴ 2 ₌ (1.77828)(1.074607)(1.036633)(1.090350)(1.000573)
₌ 10[1 ⁄ 1024(256 + 32 + 16 + 4 + 0.254)] ₌ 10[308.254 ⁄ 1024]
₌ 100.30103 (573 ⁄ 2249 ₌ 0.254)
∴ log102 ₌ 0.30103
Supposez que nous voulions le logarithme de 2. C'est à dire que nous voulons savoir à quelle puissance nous devons élever 10 pour obtenir 2. Pouvons nous élever 10 à la puissance ½ ? Non, c'est trop grand.
En d'autres termes, vous pouvez voir que la réponse sera plus grande que ¼ et plus petite que ½. Ecartons le facteur 10¼; nous divisons 2 par 1,788..., et nous
obtenons 1,124..., etc., maintenant que nous savons que nous avons écarté 0,250000 du logarithme.
Le nombre 1,124... est maintenant le nombre dont nous cherchons le logarithme. Lorsque ce sera terminé, nous ajouterons ¼, ou 256 ⁄ 1024. Nous regardons maintenant dans la table quel est le nombre juste en dessous de 1,124... c'est 1.074607.
De ce fait, nous divisons par 1.074607 et obtenons 1,046598. De là nous découvrons que 2 peut être formé par un produit de nombres qui se trouvent dans le tableau précédent comme suit :
2 ₌ (1.77828)(1.074607)(1.036633)(1.090350)(1.000573)
Un facteur (1.000573) a été laissé de côté naturellement, car il est au delà du domaine de notre table. Pour obtenir le logarithme de ce facteur, nous utilisons notre résultat que
10Δ ⁄ 1024 ≈ 1 + 2,3025Δ ⁄ 1024. Nous trouvons Δ ₌ 0,254.
Notre réponse est donc 10 à la puissance suivante :(256 + 32 + 16 + 4 + 0,254) ⁄ 1024. En ajoutant tout ceci, nous obtenons 308,254 ⁄ 1024.
Et en divisant nous obtenons 0,30103, ainsi nous savons que le log102 ₌ 0,30103, ce qui est exact à 5 décimales près !
C'est la manière dont les logarithmes furent initialement calculés par Mr. Briggs de Halifax en 1620. Il disait :
« J'ai calculé successivement 54 racines carrée de 10. »
Nous savons qu'il n'a réellement calculé que les 27 premières, parce que le reste peut être obtenu par l'astuce avec Δ. Son travail a comporté le calcul de la racine carrée de 10 prise vingt-sept fois, ce qui n'est pas tellement plus que les 10 fois que nous venons de faire, cependant ce fut un
travail plus important, parce qu'il calcula jusqu'à la 16ème décimale, et réduisit ensuite sa réponse à la 14ème lorsqu'il la publia, afin d'éviter les erreurs d'arrondir.
Il fabriqua par cette méthode des tables de logarithmes à quatorze chiffres décimaux, ce qui est plutôt fastidieux. Mais toutes les tables de logarithmes pendant 300 ans furent extraites des tables de Mr. Briggs en réduisant le nombre de chiffres décimaux.
Ce n'est que dans les temps modernes, avec le WPA et les machines à calculer, que des tables nouvelles ont été calculées indépendamment. Il y a des méthodes bien plus efficaces pour calculer le logarithme à l'heure actuelle, qui utilisent certains développements en série.
Dans le processus ci-dessus nous avons découvert quelque chose d'assez intéressant, et c'est que pour toute très petite puissance ε, nous pouvons facilement calculer 10ε.
Nous avons découvert que 10ε ₌ 1 + 2,3025ε, par un simple calcul numérique. Bien sûr, ceci signifie également que
10n ⁄ 2,3025 ₌ 1 + n si n est très petit. Or, les logarithmes dans n'importe quelle autre base sont simplement des multiples des logarithmes dans la base de 10.
La base 10 ne fut utilisée que parce que nous avons 10 doigts, et que son arithmétique est facile, mais si nous cherchons une base mathématique naturelle, une base qui n'a rien à voir avec le nombre de doigts d'un être humain, nous pouvons essayer de modifier notre échelle de logarithmes
d'une manière naturelle et commode, et la méthode que les gens ont choisie consiste à redéfinir les logarithmes en multipliant tous les logarithmes dans la base 10 par 2,3025...
Ceci correspond donc à utiliser une autre base, et elle est appelée la base naturelle, ou la base ₑ. Remarquez que
logₑ(1 + n) ∼ n, ou ₑn ≈ 1 + n lorsque n tend vers 0.
Il est assez facile de trouver ce que vaut ₑ; ₑ ₌ 101 ⁄ 2,3025, ou 100,434294..., une puissance irrationnelle.
Notre table des racines carrées successives de 10 peut être utilisée pour calculer non seulement de logarithmes, mais également n'importe quelle puissance de 10, aussi utilisons là pour calculer cette base naturelle ₑ.
Par commodité nous transformons 0,434294 en 444,73 ⁄ 1024. Or 444,73 vaut 256 + 128 + 32 + 16 + 2 + 0,73. De ce fait ₑ,
puisque c'est l'exposant d'une somme, sera le produit des nombres
(1.77828)(1.33352)(1.074607)(1.036633)(1.018152)(1.009035)(1.001643) ₌ 2.7184
(Le seul problème est posé par le dernier nombre 0,73, car il n'est pas dans la table, mais nous savons que si Δ est suffisamment petit, la réponse est
1 + 2,3025Δ)
Lorsque nous multiplions tous ces nombres, nous obtenons 2,7184 (cela devrait être 2,7183, mais l'écart n'est pas significatif).
L'utilisation de telles tables est donc la manière par laquelle les puissances irrationnelles et les logarithmes des nombres irrationnels sont tous calculés.
Nous avons ainsi liquidé les nombres irrationnels.