Tribulations malhonnêtes de la philosophie naturelle

Ulysse

Posté le 20 mars 2010 par NanoMeT

J'aurais pu appeler cette histoire le journal de bord de Ulysse. A quoi cela va-t-il bien pouvoir ressembler... une confession ?

Une trace pour ma famille, pour qu'elle comprenne ce qu'il s'est passé ? Oh, mais ils savent bien, je leur ai déjà raconté tout cela, ils sauront. Je meurs d'envie de vous la raconter, car je n'ai plus la force de contenir quoi que ce soit. Chaque jour qui passe est un poids supplémentaire. Chaque instant de cette vie insipide me laisse un affreux goût de fer gris dans la bouche. Je respire du béton, mange de la ferraille, je suis parfumé à l'odeur infecte du simili cuir des dossiers des trains de banlieue.

Je m'appelle Ulysse, et ma vie est un immense gâchis.
Chaque instant, il faut bien le croire, de cette vie de chien errant, me donne des raisons supplémentaires de me supprimer. Laisser libre cours à mes pulsions. Laisser parler l'homme courageux qui est en moi. Il aurait assez de trempe pour en finir, car ça ne rime plus à rien.

« Tout est déroute, tout est chaos. Tout tourne autour de moi, mais rien ne bouge. J'essaie. Mon Dieu comme mes mains puent. La tête me tourne. Ai-je déjà terminé toutes ces bières ? J'essaie d'allumer une dernière cigarette pour atténuer l'effet ravageur de l'alcool. Je vais vomir. Bon sang qu'est-ce que je fais...Dois-je vraiment retourner demain à mon travail de merde ? »

Voilà les phrases que je me répète, comme un robot, presque tous les dimanches. Je voudrais vous expliquer ce que je ressens car, voyez-vous, j'ai parfois l'impression d'être seul au monde.
Je me répète pourtant que non, qu'il y a d'autres personnes de mon entourage qui sont dans mon état d'esprit, et, pendant des heures, assis au chevet de mon bureau noir jonché de paperasses, je réfléchis, immobile. Intérieurement, je passe en revue chaque personne que je connais et je me demande s'il est déjà arrivé à cette personne de se dire que sa vie est inutile ? Bien souvent, la réponse qui me vient à l'esprit est non. Les gens sont trop bêtes. Et je fais partie des gens. Quel malheur ! Mais quel malheur ! Je suis exténué. Je vous raconterai plus tard... Curieux comme cette cigarette n'a rien changé, je suis toujours aussi dévasté. Curieux comme l'alcool ne fonctionne plus aussi bien qu'avant, ma vie est toujours aussi désespérante. Curieux comme tout continue à tourner malgré le fait que j'aie fermé mes yeux. Je vais aller vomir, et tout ira mieux. Concentre toi. Ressaisis toi. Tu dois leur expliquer ton histoire. Tu dois leur dire.

Tractacus Dramaticum

Posté le 21 mars 2010 par NanoMeT

Dimanche. Je me sens pâteux, mais je vais mieux que hier soir. Je suis allé vomir deux ou trois fois. J'ai le coude endolori. Après une de mes escapades aux toilettes, je me suis cogné le bout du pied dans l'encolure de la porte et mon coude a violemment percuté l'entrée de la cuisine. Sur le coup, je n'ai rien senti. A part un coude violacé, tout va bien. J'ai le nez bouché. Quel beau dimanche, me dis-je ironiquement. Les choses ne démarrent pas le lundi, comme notre odieuse société semble vouloir nous le faire avaler. Pour beaucoup de peuples, le dimanche est le premier jour de la semaine. En effet, il permet d'assembler ses idées, comme je le fais maintenant, et de raconter ce qu'on a sur le coeur. Voici ce que renferme le mien :
Voyons. Quand cela a-t-il commencé. Je suis tenté de vous dire que ça dure depuis ma naissance, mais il n'en est rien. J'ai eu une existence sans histoires. Peut-être est-ce là le premier malheur de ma vie. Mais j'ai été innocent, insouciant. Le croiriez-vous !? J'ai été « heureux », pourrait-on dire de façon raccourcie.
Adolescent, j'ai toujours considéré la chose scientifique comme une discipline importante, cela me plaisait. Ce fut, avec la lecture, mon centre d'intérêt. Je crois pouvoir, sans me vanter, ni me prendre pour un génie que je ne suis pas, estimer que je me situe intellectuellement un peu au dessus de la moyenne.

J'aimais rire par-dessus tout. Au collège, j'étais le plus populaire avec un de mes amis, pour avoir dessiné les caricatures de professeurs les plus drôles qu'on ait pu admirer. Mes camarades en parlaient et on en riait toujours. Toujours. Dîtes donc. J'ai vite déchanté. Bref. A l'école, on vous guide, on vous façonne selon une certaine image.
Tout ceci s'inscrit dans un vaste programme politico culturel qui consiste à vous amener à penser correctement. Vous êtes orienté. Rien d'extraordinaire, il en a toujours été ainsi.

Mes diverses aptitudes intellectuelles me permirent d'accéder à ce qu'on appelle pompeusement pendant les années lycée, « la voie royale ». L'appellation en dit long. Sachez, cher lecteur, qu'il existe une liste de mots qui me hérissent le poil et celui-là en fait partie. La voie royale, c'est la filière scientifique, et, oh, quelle chance, j'avais certaines facilités dans ce domaine. Voilà donc comment tout cela a commencé. Avais-je déjà un certain goût pour la rancoeur ? Je ne sais plus. J'ai donc été naturellement amené à suivre une filière scientifique à partir du lycée. Notez que depuis cette époque, l'éducation a subi certaines réformes qui orientent de plus en plus tôt les vies de vos chers enfants dans diverses directions. En toute confiance. Mais, me direz-vous, si l'orientation est avisée, alors peut-on vraiment reprocher à ce système éducatif de prendre ainsi en charge les enfants, le plus tôt possible ? Jamais je n'ai eu la prétention de penser que je détenais une solution alternative. Moi, je ne fais que constater que les beaux discours que l'on m'a inlassablement répétés n'étaient que mensonges. Au mieux, tous ceux qui m'ont menti croyaient être sincères. On m'a menti lorsque l'on m'a assuré qu'en prenant cette voie « j'assurerais » mon avenir, on m'a menti lorsqu'on m'a parlé de ce prestige dont jouissent les étudiants des cursus scientifiques. Ce prestige, c'est la liberté de se faire écraser, et l'amour d'un travail éreintant. Je suis fatigué.
Si vous comprenez, vous, ce qui a bien pu se passer, j'aimerais que vous m'expliquiez.
Car enfin, quand je parle avec mes collègues de bureau, et « collègue » est un mot un peu trop teinté de positivité à mon goût,
tout comme quand je parle avec des amis qui ont suivi le même type de cursus que le mien, la plupart paraissent satisfaits.
Certains se réjouissent d'avoir obtenu un statut si « prestigieux ». Parfois, ils n'hésitèrent pas à me calomnier, prétendant que j'étais quelqu'un qui ne connaissait pas sa chance,
que je ne devrais pas ainsi cracher dans la soupe. Bien sûr, j'ai eu certains tords à mon actif. Mais mon indignation n'était pas infondée. Ceux de l'entreprise, je les supportais de moins en moins. J'avais l'impression qu'ils se prenaient pour les maîtres du monde, surtout celle du poste central, l'assistante de département. Elle me faisait horreur. Il vaut mieux que je ne pense pas à elle maintenant...

Poltrons

Posté le 22 mars 2010 par NanoMeT

Concentre-toi, pense à autre chose. Je ne peux m'ôter de la tête cette pensée de mon professeur principal de la classe de terminale du lycée,
qui implantait en nous ces notions terrifiantes de carrière assurée, de voie royale. Qu'y avait-il pour les autres, pour la majorité des étudiants qui ne suivaient pas ce genre de voie ?

C'est bien simple, à l'entendre on eut dit que pour eux il n'y avait rien. Admettons que cela soit vrai pendant un instant. Pourquoi, dans ce cas, pourquoi certains de mes amis qui ont suivi aveuglément leur passion ont pour la plupart une vie professionnelle épanouie, tandis que dans mon coin, j'ai l'impression de m'être fait arnaquer ? Pourquoi la majorité des étudiants qui ont suivi le même cursus scientifique que moi vivent-ils exactement la même chose que moi ?

Je me pose simplement la question, notez bien, sans leur demander cette fois s'ils sont heureux ou pas dans leur misérable vie de poltron. En effet, la plupart font un travail similaire au mien. Il est inutile pour l'instant de considérer la question financière, pour savoir,
parmi ceux qui sont épanouis car ils ont écouté leur coeur et leur passion dans le cadre de leur orientation professionnelle, et ceux qui ont suivi les préceptes sacrés de nos damnés instructeurs en suivant la fameuse voie royale, qui gagne le mieux sa vie. Car voyez vous, la différence ne dépassera pas, dans le pire des cas, quelques timides centaines d'euros.

Or, ceci ne suffit pas du tout à sortir de la poisse de nos jours. L'époque est difficile, c'est la crise. Ah la bonne blague. Mais dans quel pays je me suis retrouvé ! La vérité, c'est que pendant ces années on est incapable de prendre les bonnes décisions. On est amené à prendre certaines décisions de plus en plus tôt. Ah, j'étais bien soulagé d'avoir fait ce qu'il fallait pour mon avenir, quand j'ai commencé dans la vie active.
J'ai eu un peu de chance, pour le coup. Aujourd'hui, tout a changé. Et je ne peux m'en prendre qu'à moi-même avant d'en vouloir au reste du monde. Car cette vie, c'est moi qui l'ai voulue. J'étais doué pour le dessin, mais on m'a juré qu'il n'y avait aucun avenir là-dedans.

L'université

Posté le 23 mars 2010 par NanoMeT

J'ai donc opté pour l'informatique, un secteur très porteur.
La période universitaire n'a pas été extraordinaire. Après le lycée, j'étais relativement enthousiaste. Je dis « relativement », parce que vous l'aurez compris, je ne suis pas d'une nature très enjouée. J'ai suivi un premier cycle d'études secondaires dans ce domaine que j'avais choisi. Cela semblait cohérent.
J'y avais quelques amis. A cette époque là, les journées à la faculté, drapées d'un voile gris contrastaient avec les escapades régulières et ensoleillées aux étangs à Cergy, ou avec les sessions de skateboard à Paris au musée d'art moderne du 16e arrondissement.

J'associe l'université à la grisaille banlieusarde car celle-ci était emprisonnée par plusieurs barres d'immeubles mornes et inquiétantes. Passée cette période, je vivais encore chez mes parents, et j'entamais ma vie d'adulte, plus soucieux de l'ambiguïté de la condition humaine et de l'ampleur de mes frustrations sexuelles, que de l'importance de trouver un travail au plus vite.

Ces deux derniers points allaient, par la suite, se résoudre comme par enchantement, alors qu'ils m'apparaissaient, surtout la frustration sexuelle, comme d'insolubles énigmes. Ainsi, je me suis consciencieusement construit une vie que pour rien au monde je n'aurais souhaité. Si j'exagérais, je dirais que je me suis construit ma propre tombe. Construite nonchalamment, mais sûrement. Avec des planches moisies, tordues. Ma tombe n'enchantera même pas les insectes nécrophages. Tout comme les hommes, ils me boufferont sans y prêter trop d'attention. D'ailleurs, paradoxalement, je tomberais plus tard sous le coup d'une allergie au bois dont il font la plupart des cercueils.

L'université m'a flanqué quelques frousses mémorables. J'avais déjà peur des gens, peur des femmes. Je me faisais quelques nouveaux amis. Ils étaient comme des bougies. Brillant intensément pendant quelques années, leur flamme s'éteint progressivement, assez rapidement finalement. Et lorsque vos études supérieures se terminent, il ne reste qu'un paquet de cire pourrie et noircie par les cendres des cigarettes nonchalamment secouées au dessus de leurs pauvres têtes. Ces amis, je les aimais bien, mais ils étaient envahissants. J'ai compris très tôt que l'homme était un foutu animal, qui aime s'intéresser à son prochain, pour en soutirer quelque chose. N'importe quoi. Une console de jeu, de la drogue, des connaissances, de la compassion, que sais-je encore. Nous passions un temps inconsidéré dans les escaliers des aires latérales de certains bâtiments. Ces escaliers constituaient un microcosme dans une nébuleuse effrayante où la connaissance se distillait contre un peu d'argent aux futures masses soumises à un système de plus en plus impitoyable. Similaire à ses objets constituants, il allait oeuvrer pour lui même, tout en dispersant un peu de bien pensance à qui voudrait bien en consommer. Tout le monde aime la bien-pensance. Elle est rassurante.
Dans ces escaliers, où on passait un temps incroyablement long, on fumait de l'herbe, jusqu'à s'en faire péter le cerveau. Puis on allait étudier, ou pas. On ramenait quelques jeux, on jouait, on discutait, les conversations étaient glauques et ennuyeuses. Les couloirs austères, l'odeur insoutenable. Mes amis me faisaient horreur, mais je devais faire avec. J'étais complètement perdu, livré à moi même dans cet enfer de béton. Les gens auraient certainement ma peau si je ne faisais pas quelque chose.

Et puis j'ai réalisé que je m'étais trompé. Je n'étais tout simplement pas à ma place mais je n'en savais rien. J'ai consommé énormément de drogues à l'époque, rencontré quelques âmes errantes, j'ai été effrayé par l'idée de l'échec. J'en étouffai dans mon coin, pourtant, je m'en sortais plutôt bien quand je travaillais. Cette période, insistons bien là dessus, fut la plus morbide de toutes, mais pas la plus négative, elle m'a appris à connaître une des facettes de ma personne. Celle qui se ment.

Imbéciles heureux

Posté le 23 mars 2010 par NanoMeT

Ce que je pourrais vous dépeindre sans grande conviction, à propos du bonheur, je le désignerais comme « l'insouciance de la jeunesse, et le côté heureux de la vie, qui s'étiole devant la réalité ». Jeune, on peut, et il vaut mieux, profiter du bonheur. Je pourrais également vous dire que je vois les enfants comme des imbéciles heureux. Cette expression est pleine de sens à mes yeux. Et pourtant, adolescent, j'étais déjà d'un naturel très sceptique, et je me confortais dans l'idée que la vie était ennuyeuse.
Après l'université, il y eut une période transitoire assez agréable, qui dura quelques années.
Tout d'abord, la question sexuelle résonnait en moi d'une façon cataclysmique. Je dois bien l'avouer, je suis un animal lubrique. J'ai toujours voulu consommer du sexe à tout prix, sans retenue, admirant les mâles dominants qui disposaient de la femme parfaite comme d'un objet dont on jouit et dont on se satisfait d'une façon perverse. Grâce aux innombrables productions audiovisuelles pornographiques, je pus très tôt m'identifier à ces hommes qui éjaculaient glorieusement sur les seins ou les visages de femmes soumises à ce que je croyais être l'inéluctable loi de la création. En fait, ces pauvres créatures n'étaient que les pions d'un système démoniaque et esclavagiste.

Aveuglément, je m'accrochai à toute forme d'imagerie sexuelle, et m'intéressai assidûment à la femme, non pas en tant qu'être humain mais en tant que concept. Rapidement, je dérivai, et devins prisonnier de ma propre image. En effet, mes amis semblaient parfois me confondre avec un pantin obsédé et vicieux ne vivant que pour la collection de photos érotico sexuelles. Je trouvais cela réducteur, mais n'en étais pas moins aveugle.

Il m'est arrivé, à titre d'exemple, de passer des nuits entières à rassembler consciencieusement sur mon ordinateur de longues séries de photographies sexuelles que je rangeais thématiquement. La masturbation, elle, était devenue une activité si omniprésente que je ne pouvais que la tourner en dérision et lui apporter ainsi un coté comique, masquant par la même occasion la misère sexuelle dans laquelle je m'enfonçais tous les jours un peu plus. Pas une journée de ma vie ne s'est déroulée sans que je ne soie tourmenté par cette intense frustration.


Les femmes m'intriguaient. Je savais apprécier leur beauté. La femme est belle. Comme une harpe. On doit balader ses doigts sur sa surface, tout en tenant le rythme de la mélodie stellaire qu'elles nous chantent. On doit la caresser, écouter le son qui en sort. Ses accords m'envoûtent, ils sont merveilleux. Un geste trop brusque, et tout s'écroule. Malheureusement, n'est pas mozart qui veut. Du travail. Beaucoup de travail, voilà ce dont a besoin tout apprenti musicien. Je voulais jouer, je n'avais pas d'instrument. Les femmes sont comme des instruments. On peut en jouer, on peut faire des fausses notes, relire la partition. On peut les acheter, mais on peut également avoir le coup de foudre pour une sonorité. On peut tricher, jusqu'à un certain point. Si votre relation est belle, vous faîtes corps avec lui, avec elle. Vous êtes transporté. Je n'ai pas fait l'amour avec un instrument de musique, mais j'aimerais bien en posséder un.

Elles portent les enfants. Elles génèrent du bonheur miniature. Les femmes ont donc un immense pouvoir. Elles peuvent se dupliquer, générant ce faisant un être qui ouvrira des yeux émerveillés sur son petit univers. Il apprendra à sourire, elles ont vraiment de la chance. Moi aussi, j'aimerais faire des enfants. Des petits imbéciles, heureux.

Le sexe

Posté le 23 mars 2010 par NanoMeT

La question du sexe fut partiellement éludée grâce à un ami. Un soir, alors qu'il s'apprêtait à se rendre à une fête du genre fête étudiante, il vint pour m'entraîner avec lui. Il était 16 heures. Ted me connaissait bien, il savait que pour m'emmener à une de ces déplorables sauteries sans aucun intérêt, il fallait se lever tôt. Il prit son mal en patience, et resta là avec moi, devant l'écran de l'ordinateur. Je lui montrai, non sans fierté, mes dernières acquisitions érotiques, et quelques jeux vidéos qui formaient aussi à ce moment, il est vrai, un de mes principaux centres d'intérêts.

Sans tarder, il mentionna cette soirée qui promettait d'être mémorable, pour je ne sais plus quelles stupides raisons, et il ne cessa pas d'insister pour que je l'accompagne jusqu'à ce que j'accepte. Ce n'était pas de gaieté de coeur. Dans ces ambiances, avec le bruit et la foule, sans parler de toutes ces jeunes filles que je rêvais de soumettre sexuellement, sachant pertinemment que ça n'arriverait jamais, j'étais pris d'un profond mal-être.

Ce malaise profond, j'avais pris l'habitude de le guérir temporairement grâce à l'alcool, ce qui était bien entendu, une solution fort discutable. Ce soir là, les choses furent légèrement différentes.
La propriété où nous nous trouvions était assez vaste, et je soupçonne encore aujourd'hui que Ted avait prémédité ce coup-là. Je sais que par un concours de circonstances, je me retrouvais dans une pièce en compagnie d'un couple que je connaissais bien, Ted, et cette jeune fille qui s'appelait Eugénie.

Nous discutâmes pendant un long moment. Si long que l'effet de l'alcool, qui m'avait pourtant drôlement éméché, se fit moindre, et finit par disparaître. A la fin de cette entrevue, je réalisai avec stupeur que je n'avais jamais parlé pendant aussi longtemps avec une personne du sexe opposé, sans avoir envie de l'étrangler ou de la violer systématiquement.

Elle était attirante, et je ne m'étais pas senti mal, je m'étais oublié, en quelque sorte. Pour saluer ce succès, je décidai de m'infliger une sévère rouste à grandes lampées d'alcools divers, et je finis sur un parking, dans un état de délabrement physique intense. Mes amis me ramassèrent péniblement à la fin de la soirée. Ils me déposèrent chez moi, et j'eus toutes les peines du monde à retrouver mon lit qui se situait au dernier étage de la maison. Le lendemain, j'étais sur un nuage. La douce personne n'avait point remarqué ma cuite et tout portait à croire qu'elle avait apprécié ma compagnie.

Mon ami Ricardo me tint alerté de ces faits, et il me poussa à la revoir. Quelques jours plus tard, effectivement, je la revis. Finalement, ce fut bien elle qui eut l'illustre honneur de déflorer mon intolérable virginité. Je profitai de cet instant comme une bête affamée, et les détails qui me restent de cet instant, ce sont les bruits de sa tête cognant contre le mur alors que je la pilonnais sur un rythme effréné. Ceci me marqua profondément. Comme joueur de harpe, j'étais complètement nul. Zéro pointé. J'aurais pû être batteur, manifestement. Mais là encore, le bilan de cette aventure était discutable.

La femme que j'attendais depuis toujours, avec laquelle j'aurais pu mettre en oeuvre d'incroyables jeux sexuels, celle que je désirais désespérément, m'avait terriblement déçu. Cette image de la femme qui subit les assauts d'un humble novice du sexe, et les coups que sa tête donnait dans le mur me firent pitié, je tentai donc de caler ma main pour qu'elle n'ait tout de même pas trop mal, mais elle m'apparût comme une bête victime. Il eut été inexact de dire que je ne ressentis pas de plaisir.

Je jouissais comme un beau diable, plusieurs fois de suite. Elle semblait conquise. Au terme de ces ébats charnels, j'éprouvai immédiatement un profond dégoût envers elle, et je voulus m'enfuir très loin. Je ne voulais pas lui parler. Je repartis comme j'étais venu, et ne donnai pas suite à cette étrange rencontre. Par la suite, plus le temps passait, moins je voulais entendre parler d'elle. Je voulais quelqu'un d'autre. Le plus malheureux dans tout cela, c'est que j'étais fier de moi. La question du sexe était enfin résolue, mais celle de l'amour restait entière.

Adaptation et vie active

Posté le 24 mars 2010 par NanoMeT

Restait donc en suspens la question du travail. Je crois qu'il est judicieux de mettre bout à bout ces deux sujets du sexe et de la vie active, car ils illustrent parfaitement ma façon d'appréhender la vie aujourd'hui.
De la même manière que Ted m'avait amené presque de force à côtoyer une femme, un autre de mes amis, Pacôme, qui partageait avec moi le goût pour l'informatique, me prit par la main et m'emmena au siège d'une entreprise en informatique pour dégoter un travail.

Pouvez-vous croire ça ? Encore une fois, je n'avais strictement rien fait. Aucune démarche. J'étais une vraie larve. Il s'agissait d'une entreprise prestigieuse dont le talent se vérifiait par la qualité des jeux vidéo qu'ils avaient produits par le passé. Ces jeux, comme tout amateur dans ce domaine, je les connaissais bien.
Nous fûmes tous deux engagés. J'étais sur un nuage, très emballé, mais je ne comprenais pas la chance que j'avais.
Ma première expérience professionnelle s'avéra être en quelque sorte le métier de mes rêves.
Cependant, je ne disposais pas du recul nécessaire pour estimer ma situation. Rapidement, je tombai né à né avec ces grands noms que je n'avais jamais vu qu'apparaître imprimés sur des emballages ou dans des magazines spécialisés. Décidément, j'étais verni.

C'était la phase d'adaptation au rythme de l'entreprise. Ensuite suivit la phase une phase d'implication totale dans mon travail : sans rechigner, je m'adonnai à ma tâche de programmeur et je travaillai des nuits entières, acharné et fermement décidé à boucler tel ou tel projet bien avant les dates d'échéances qui nous étaient habituellement échues.
Pour diverses raisons, le mythe associé dans mon esprit à cette merveilleuse compagnie s'effritait peu à peu. Tout d'abord, ces fameux noms ne cachaient finalement pas des personnes aussi exceptionnelles que cela. Ce que produit l'homme n'est pas l'homme. Ensuite, pour ne citer que ces deux raisons, la qualité des jeux que nous produisions n'était plus à la hauteur de notre réputation. Le marché vidéo ludique est un véritable champ de bataille. Il faut être féroce, imposer ses règles aux adversaires et les terrasser sans merci. Or, dans cette société, nous ne faisions au mieux que subir les contraintes de cet impitoyable marché. Nos productions n'étaient pas toujours achevées dans leur ensemble que déjà le public pouvait se les procurer dans les points de distributions.

On se moque du public

Posté le 24 mars 2010 par NanoMeT

A ce propos, et pour replacer cet exemple dans le contexte, un ami, Olivier, me fit remarquer un jour, à ma grande surprise, que le jeu vidéo sur lequel je travaillais jours et nuits avec mes collègues était déjà en vente dans un grand magasin alors que nous n'avions absolument pas terminé sa conception.

Vu de l'extérieur, c'est apparemment impossible me direz-vous. Ce serait comme décider de mettre en vente une voiture dont on sait que son système électronique est mal ajusté et risque de court-circuiter le système de contrôle manuel des freins lorsqu'on dépasse une certaine vitesse de conduite.

Mais dans notre domaine, c'est quelque chose de négociable, si on laisse traîner dans le jeu en question certains défauts grossiers qu'on se promettait d'éliminer en fin de parcours. L'avantage est un profit direct, plus rapide que si on attend les dernières finalisations.

Mais le mauvais point, et c'est là que le bât blesse, c'est que ceux qui peuvent s'apercevoir de la pseudo supercherie peuvent à juste titre s'indigner et l'image de marque de l'entreprise en pâtit immédiatement (les acheteurs et la presse spécialisée).
C'est donc à mes yeux, sur le long terme, un mauvais calcul, et un manque total de respect pour le public. Et le respect du public, parlons-en.
Le public est pris à la gorge. Les plus courageux relèvent la tête. Mais la plupart des gens finissent un jour ou l'autre par sentir qu'ils ne sont pas de taille. Achète ce putain de truc sucré qui va te bousiller le ventre. Achète cette voiture qui va elle aussi contribuer à te pourrir ton propre air. Achète là avant qu'un autre ne le fasse. Elle tombera en rade au bout d'un an, on ne construit plus pour que ça dure. On construit pour que ça se déteriore vite. On construit avec du matériel douteux, ainsi tu rachèteras. Mais ne t'inquiète pas, cher public. On rachètera ton engin déterioré, à quadruple fois moins cher. Ceci nous permettra de diminuer de 50% par engin nos prix de fabrication. Tu as faim ? Mange nos produits sauvagement conditionnés dans des conditions affreuses. Ils ne ressemblent à rien de comestibles ? C'est vrai. Mais on fabrique presque tout. Si tu veux, tu peux bouffer bio. Tiens mange. Tu peux t'en mettre plein la gueule. Rince toi la gorge avec ça, remange. Mange, pète toi le ventre. Tu veux te changer un peu les idées. Pas de problèmes. Entre deux spots publicitaires qui t'expliquent comment tu dois t'y prendre pour être heureux, on te balancera un film. Pas trop intelligent. Pas trop fin. Il faudrait pas te perdre. Reste bien éveillé, concentre toi sur ma voix. Tu dois a-che-ter. Achète des aimants magnétiques pour ton frigo. Achète des bouts de plastiques. Achète un bon d'achat. Achète un animal, carresse le. Fous le en l'air. Achète des aspirines, achète de l'alcool. Achète ce que tu veux, prends en pleins. Achète du chocolat, des tickets de métro, du papier cadeau, des platines vinyl. Achète du fric. Revends-le. Plus cher. Lis le dernier bouquin du dernier auteur nihiliste à la mode. Personne n'y bite rien. Achète de la publicité, fais toi connaître. Vis. Meurs. On s'en fout complètement.

Lorsque la société consumériste en a terminé avec un produit, ou avec un être humain qui s'est laissé bercer, elle le jette. Sans utilité, il retourne au fond du gouffre. Il peut souffrir, hurler. On s'en fout. Passe la monnaie ou crève. Rien à foutre de vous. Démerdez vous. Voilà le dernier message de l'humanité. Si les extra-terrestres ont déjà débarqué une fois, ils ont du repartir illico-presto.

« On a dû se planter ça peut pas être ici. Mets les gaz on s'arrache vers Andromède, là bas ils savent vivre. »

Jacques Calvi

Posté le 24 mars 2010 par NanoMeT

Donc, si éthiquement j'aurais eu des choses à redire, les conditions de travail étaient plus que satisfaisantes, et j'étais un employé chouchouté. Cette période dura quelques années. Elle dura, en fait, jusqu'au dépôt de bilan pur et simple de la boîte. J'étais revenu au point de départ. En revanche, j'avais acquis de l'argent et de l'expérience.

Toujours chez mes parents, il ne me restait plus qu'à trouver de quoi rebondir. Je n'avais pas du tout envie de chercher, aucune motivation, je voulais passer du bon temps, tout simplement. Et effectivement, je m'apprêtais à vivre en lisant, en m'amusant, sans me soucier de quoi que ce soit.
Je rencontrai une fille, par l'intermédiaire d'un autre ami. Encore une fois, j'avais la chance d'être introduit et on me mâchait le travail, si j'ose m'exprimer ainsi. Plus jeune que moi, Julie tomba amoureuse de mon côté marginal, et de ma sensibilité d'homme torturé.

Je crois que si cette relation tient encore aujourd'hui, oh, certes non sans vicissitudes, c'est en partie dû au fait que nous sommes tous deux des écorchés vifs.
Les premiers temps de notre relation, comme pour beaucoup de nouvelles relations amoureuses, furent magiques. J'étais un homme comblé, et je la comblais. Entendez bien ce que je veux dire lorsque je parle d'homme comblé.
Je fais référence au sexe, mon ultime obsession.

Je voulais du sexe, encore et toujours. Il me fallait pratiquer toujours plus car j'avais l'impression d'avoir pris beaucoup de retard en la matière. Pour Julie, de ce côté-là, c'était l'idéal, j'étais un bel étalon italien qui lui donnait tout le plaisir charnel qu'elle méritait.

En retour, elle se soumettait sexuellement. Dans les premiers temps, bien sûr... Je trouvais un nouveau travail, deux ans après ma rencontre avec Julie.
Cette période me fit découvrir l'intrication entre vie sexuelle et vie active, car, plus que jamais, ces deux vies occupaient en totalité le champ piétiné de mes pensées.
Il s'agissait cette fois d'une boîte modeste de maintenance informatique : le travail consistait en l'installation de postes informatisés, puis en un suivi de clientèle.

Pendant cette période, j'eus plusieurs fois l'impression que le fichier client s'élargissait à bonne allure.
En d'autres termes, la boîte prospérait. Il s'agissait d'une vague impressionnante qu'on appela en France le phénomène des start-up. Des milliers d'entreprises furent crées en quelques années, dont logiqx-service (nom de la société qui m'employait alors),
et très peu purent survivre à la débâcle financière qui survint à peine un an après. Les affaires marchaient pour mon employeur, donc, qui ne manquait pas d'afficher sa popularité grandissante dans le monde des affaires, placardant certaines matinées le moindre article de journal, la moindre référence à son entreprise, aux murs délavés de nos locaux vétustes.
Un jour, je remarquai que les murs de son propre bureau en étaient couverts.
Je détestais ce type joufflu. Il avait la peau grasse, les mains boudinées, et les manches de ses chemises dépassaient systématiquement des pull-overs que le mauvais goût lui ordonnait d'enfiler chaque matin. Jacques Calvi ne pouvait être qu'une ignoble pourriture, pensais-je régulièrement.
Quoi qu'il en soit, je n'y fis pas de vieux os. A peine deux années s'étaient écoulées, que l'entreprise subit une grande restructuration. Sous ces termes élogieux et sophistiqués se cachait la volonté de quelques hommes de licencier une partie du personnel.

Certains membres du conseil d'administration avaient changés, et des décisions avaient été prises. Au printemps de l'année 1999, une grande partie du personnel fut convoquée, et invitée à se présenter au bureau des ressources humaines pour une série d'entretiens. Nous ne savions pas exactement à quoi nous étions alors confrontés.
Si je ne me contenais pas, je vous répèterais encore ici à quel point cette vie me révulse...
car vous l'aurez peut-être deviné, nous étions convoqués pour que la direction puisse re-évaluer nos compétences afin de ne garder que les meilleurs. Apparemment, je n'en faisais pas partie ! Mais laissez-moi vous raconter ce sombre épisode...

Licenciement

Posté le 24 mars 2010 par NanoMeT

Atmosphère lourde, l'air semble parsemé de petites particules, me donnant un goût de monoxyde de carbone dans la bouche. Je n'ai pas peur, je voudrais juste être ailleurs. Mais ces pauvres gens, autour de moi, se décomposent dans l'attente de cet entretien. Martine, de l'accueil, se plante les ongles à travers sa jupe, et jette des regards nerveux dans tous les sens. Elle ne veut passer devant le responsable des ressources humaines pour rien au monde. Mon tour arrive, je le sens. C'est imminent. Ça va arriver. Une secrétaire entrouvre la porte du bureau où ont lieu les entretiens, je ne l'ai jamais vue. Elle est vêtue d'un petit complet noir, bardé de tissus brodés selon des petits motifs rappelant la découpe de la dentelle. Elle est relativement élégante, je me laisse bercer quelques secondes par son image et soudain, je comprends qu'elle se trouvera dans la pièce où aura lieu l'entretien. Cette idée me glace le sang. Celui-ci ne fait qu'un tour lorsque la porte s'entrebaille de nouveau, un peu plus cette fois, et je vois le nez aquilin de cette demoiselle, suivi de ses lunettes trop petites pour son visage. Elle s'accroche au côté de la porte et au mur, faisant dépasser son corps dans notre pièce jusqu'à hauteur du bas de ses épaules, penchée, et prononce ces mots fatidiques :
« Ulysse Brescia ? C'est à nous. »
Je remarque avec horreur que ces quelques minutes furent probablement les plus rapides de toute ma palpitante existence. Monsieur Calvi semblait incrusté dans son siège au point que ces deux éléments n'en formaient plus qu'un, et, pensant à l'huître accrochée à son rocher en regardant Calvi, j'imaginais immédiatement le symbole qui se cachait difficilement derrière ce piètre tableau : mon patron, le mollusque parasite collé à son innocent rocher, la chaise. En fait, il s'agissait d'un audit où trois personnes externes intervenaient, mais la véritable raison de cet entretien, je la connaissais bien. Je voyais deux bureaux en pénétrant les lieux. Calvi siégeait derrière l'un d'eux avec un homme habillé d'une façon distinguée, en costume sombre, les cheveux gris : on aurait dit un financier. En face de leur bureau se trouvait une estrade où était assise une jeune femme très attirante, et derrière le second bureau, la femme qui m'avait ouvert la porte me dévisageait d'un oeil quasi suspicieux. A côté de la jeune femme assise non loin de l'estrade se trouvaient plusieurs chaises. Aussi, je demande :

« Est-ce que je dois m'asseoir ? Ou dois-je rester debout ? » Pas de réponse.
Finalement, je prends la liberté de m'asseoir, intérieurement excédé de ne recevoir aucune réponse, mais je ne laisse pas mon émotion transparaître. La femme qui m'a ouvert la porte prend alors un ton enthousiaste !

« C'est bien ça, vous faîtes preuve d'un peu de créativité. »
A ce stade, je ne sais déjà plus quoi penser, mais ils ne me laissent pas le temps de réfléchir et le type habillé en financier me demande de me présenter, et de décrire mon travail. Donc je me présente, je leur explique d'où je viens, ce que j'ai fait avant ma vie chez Logiqx-service, je me perds à moitié dans mon discours. A divers instants de mon monologue, je les vois dodeliner du chef comme pour acquiescer. Je flaire alors un coup fourré. Je tourne légèrement la tête, car j'ai la désagréable impression qu'il se passe quelque chose dans mon dos. Effectivement, à ma grande surprise, je découvre au fond de la salle, sur le mur de gauche, une surface vitrée opaque sur laquelle déambulent deux personnages en ombres chinoises. J'étais complètement désorienté, mais je n'étais pas encore au bout de mes peines. Je détourne à nouveau le regard, et je vois le financier qui tripote une curieuse marionnette, qui représente deux petits bonshommes attachés, et sans un mot, il les fait valdinguer à un mètre de haut. Jacques Calvi avait repris la parole, mais je n'avais pas du tout écouté. Je commençai à perdre mon sang froid :

« Qu'est-ce que c'est ? C'est un code pour dire que je vais sauter, c'est ça ? »

Après tout, qu'est-ce qu'ils croyaient avec leur stupide mise en scène ! Et les voilà embarrassés l'instant d'après. Tout se passe comme si j'étais un adulte qui venait de gronder ses enfants parce qu'ils cherchaient à cacher une quelconque bêtise. Ils me regardent, gênés. Cette incompréhensible mascarade n'avait que trop duré, et Calvi déclare abruptement :

« Bon écoute c'est difficile à accepter mais tu vas quitter l'entreprise lundi.

« OK. Vous savez , leur dis-je, autant de précautions n'étaient pas nécessaires pour m'annoncer ça. »

Le temps qu'ils réagissent, car je les avais surpris, je constatai avec amertume ma propre déconfiture. Puis vinrent les odieuses attaques verbales, aussi vulgaires qu'inutiles. Leur ton avait changé :

« D'ailleurs, tu fais que d'la merde...

« Complètement nul...

« Tu quittes la boite immédiatement, prend tes affaires et casse toi. »

Verdict rendu. Sans demander mon reste, je retournai dans mon bureau, et je commençai à empaqueter mon triste barda. J'étais comme le bon soldat qui s'était fait incendier par son supérieur, la mine baissée, attendant la prochaine instruction.
Et à quand la fusillade ! Je vous le demande !
J'entassai en vrac toutes les clés, tournevis, paperasses, qui se trouvaient dans le bureau, je récupérai également des couteaux dans ce fourbi.

Pour embarquer tout ça, je ne disposais que d'un vulgaire sac plastique, grand format, et je fis l'erreur d'introduire les lames de couteau, pointes acérées vers le bas.
Maladroitement, je soulevai le sac, qui ne tarda pas à se trouer de part en part.
J'aperçu alors l'étui de guitare d'un collègue, avec qui j'avais beaucoup sympathisé. Marc était en vacances, et ne reviendrait pas avant deux semaines. Je décidai alors de me servir de son étui pour transbahuter mes affaires. Les lames, malheureusement, avaient déjà transpercé le sac, et je tentai de soutenir la charge de la main. Le temps de parcourir les quelques mètres qui me séparaient de l'étui, les couteaux effilés me chatouillèrent la paume de la main jusqu'à la lacération.
Au moment d'ouvrir l'étui, le sang se mit à gicler de ma main, aussi fort que je pensais immédiatement aux jets d'eau de la fontaine du parc des alouettes, situé à côté de l'entreprise. J'étais las, mais surtout très énervé.

Comme pour dire adieu à cette minable boîte, je farfouillais dans ma poche avec la main qui avait été épargnée pour saisir mon paquet de cigarettes. J'en sortais une et je l'allumai nerveusement.
Inutile de vous dire que je faisais une autre erreur. Le nouveau dispositif anti-incendie balayait les pièces en biais, en plus de la traditionnelle douche écossaise. Mais quelque chose avait du être mal réglé. Le jet était trop puissant, et les salves frappèrent précisément au niveau de ma main endolorie. Le sang s'étala presque partout dans la pièce en un instant. L'ambiance commençait sérieusement à tourner au vinaigre.

J'empoignai un rouleau d'essuie-tout et déroulai prestement une bonne douzaine de feuilles, et je sortis à la hâte, traînant cette valise improvisée derrière moi. Je devais ressembler à un tueur sanguinaire, avec mon étui, ma mine défaite, et mes bouts de papier.

Je ne prêtai pas une once d'attention à tous les regards qui se portaient sur moi, et je poussai un dernier juron lorsque la base de l'étui à guitare, plus large, se bloqua dans cette saleté de porte réglée pour se refermer au plus vite.

C'était bien là ma seule satisfaction : je n'entendrai plus désormais le pénible claquement de la porte de mon bureau, et je ne verrai plus leurs sales faces.
Je forçai la fermeture de l'étui, de plus en plus nerveux. J'enroulai ma main ensanglantée de mouchoirs de papier et je passai devant Calvi, médusé, sans même le remarquer. Il n'osa pas ajouter un mot à propos du système anti-incendie.

C'est ainsi que deux années de ma vie furent balayées en quelques instants.

Interlude

Posté le 24 mars 2010 par NanoMeT

Mes premiers contacts avec le monde professionnel ne m'avaient pas beaucoup convaincus. C'était donc ça ! La chose que je devrais faire toute ma vie ! La belle affaire. La période qui suivit fut beaucoup moins pénible à vivre. Mais tout me semblait médiocre.

Julie : toujours ses avis sur tout, toujours désirable, m'échappant lorsque je tentais vainement de m'attacher à elle.

La bouffe : toujours insipide. Même l'acte de manger me semblait parfois insultant.

Les plantes : on se prend des petites plantes pour oublier qu'on a plus que du béton tout autour de soi. Nos satanées plantes vertes me procuraient un intense sentiment de pitié, comme si elles avaient envie de se retrouver cloîtrées dans un appartement en ville avec vue sur le sex-shop.

Le poisson : oui, notre pauvre petit poisson, lui aussi, était promis à une superbe carrière de poisson-qui-ne-bouge-pas, dans un vilain petit aquarium 30x80 avec deux ou trois algues et un caillou pour seuls amis.

Les gens : toujours aussi chiants.

Je n'étais pas préoccupé par le chômage, mais une routine malsaine s'installa bientôt, entre mon envie profonde de sombrer dans le néant et Julie qui trépignait de plus en plus fréquemment de ne pas me voir enjoué à l'idée de retrouver un nouvel emploi.
Pourtant, elle ne semblait pas tellement épanouie non plus. Parfois, elle me faisait peur : Je me retrouvais souvent à l'observer, et d'emblée je sentais des affinités entre nous, dans une approche du monde un peu décalée.
Tout comme moi, elle semblait subir les aléas de notre triste routine à Paris, mais toutes nos difficultés glissaient inexorablement sur elle, tandis que je subissais de plein fouet toute l'aggressivité du monde extérieur.

Les sorties

Posté le 24 mars 2010 par NanoMeT

Toutes nos journées passées à flâner dans les rues obscures de la capitale restent de bons souvenirs: je me souviens notamment d'une visite au musée branché du quartier des Halles, où il fallait absolument voir les créations d'une artiste française contemporaine qui exposait là-bas pour une durée de un mois, à titre exceptionnel (car cette personne n'exposait pas en temps normal, ce qui avait déjà le don de m'énerver au plus haut point). Toujours est-il que je gardai ma haine au fond de mon coeur, et je prenais sur moi à chaque fois que Julie prononçait le nom de cette envoyée de Belzébut, pour ne pas m'emporter et faire valoir mes réserves quant à l'intérêt et à la qualité de son travail.

Une prétendue artiste touche-à-tout qui méprisait ouvertement des pauvres gens qui payaient pour voir ses oeuvres, ceci me semblait être profondément contradictoire. Franchir le pas des portes vitrées, avec pour unique vue le visage de cette misérable femme sur un poster énorme de 20 mètres sur 20, me glaça le sang. Là encore, je contins ma haine, et décidai de ne rien laisser paraître pour le moment. Julie avait mis ce jour là une robe bleue ciel à poix, qu'elle ne portait que losrqu'elle était "bien dans sa peau", selon ses propres termes. Il me fallait jouer la carte de la discrétion.

Pour le moment.

Comme prévu, les productions de cette femme me laissèrent de marbre, et je faisais mine de m'intéresser de temps à autre, en restant planté un peu plus longtemps que d'ordinaire devant de quelconques babioles entremêlées les unes dans les autres, ce qui devait probablement avoir un sens précis dans le cerveau perturbé de la grande madame Sophie Calle. En regardant le cadre d'une toile posée entre deux piliers, j'eus l'étrange vision de cette artiste, qui propulsait une oeuvre qu'elle venait de terminer avec un lance-pierres. L'objet en question était flou, et se brisait en morceaux contre un mur. Les morceaux s'éparpillaient, et formaient un petit tas de couleur beige clair. Puis les formes se précisaient, et les morceaux étaient finalement des bûches de bois, prêtes à brûler.

Parfait.

Mon cerveau inventait ces images sans le moindre effort, comme si mon inconscient me rejoignait sur ce point. A savoir : tout ici pouvait partir en fumée, plus que jamais ce musée me rapella que tout redeviendra poussières. Et que dans le cas de cette femme, le plus tôt serait le mieux. Julie était ravie, et appréciait les toiles avec enthousiasme. Je jetais parfois un coup d'oeil aux gens de l'extérieur à travers les grandes baies vitrées. Vu du haut du musée, ils semblaient des fourmis au milieu d'un amalgame de béton. Enfin, nous arrivâmes dans une pièce circulaire, qui sortait un peu de l'ambiance générale, j'ai certainement ce souvenir à cause de la disposition des objets dans la pièce et du souvenir pénible que j'en garde.

Je remarque un balai dans un seau, posé contre le mur. Là encore, tout mon être s'indigne devant l'oeuvre au goût douteux, et je ne peux m'empêcher de dire tout haut ce que je pense:

"Tu te rends compte, à quel point on se moque du monde ici ! Un balai dans un seau ! C'est vraiment la cerise sur le gâteau, c'est de la merde, et les gens écarquillent les yeux en pensant à tout le mal qu'elle a du se donner en flanquant un pauvre seau et un balai sur le sol en guise d'oeuvre d'art ! Tout ça, c'est du vent ! Je déteste cet endroit, et je place pas beaucoup plus haut ceux qui peuvent se reconnaître là dedans !"

A la fin de ma phrase, je remarquai que j'étais allé un peu loin dans mes propos, car d'autres personnes dans la salle nous dévisageaient comme des chiens dans un jeu de quille. Je sus à cet instant précis que Julie ne me pardonnerait pas cet acte d'éclat.

Pire que tout : Il se passa peut-être une minute, où j'eus à peine le temps de réaliser que je m'étais emporté, lorsqu'un employé du musée arriva comme une fleur dans la pièce, fis lentement le tour d'un piédestal en fouillant dans ses poches, puis passa nonchallamment à côté de nous. Il se pencha, impassible, arrivé à hauteur du seau, sortit de sa poche d'uniforme caquis une petite poche plastifiée.

Figé dans ses expressions, il trancha net une extremité de la poche en plastique, et en déversa le contenu dans le seau. Il empoigna le seau, et laissa alors transparaître une mine convaincue, comme s'il pouvait passer à l'étape suivante de son passionnant travail. Seau en main, il se redressa, et hâta le pas vers la deuxième sortie, lorsqu'une autre employée vint et me demanda poliment de ne plus hausser la voix de la sorte. Je crois qu'elle avait tout entendu, et qu'elle ne m'en voulait même pas. Elle voulait juste que je me taise. Evidemment. Je m'étais ridiculisé, et je pouvais deviner les railleries des personnes à proximité. Leurs regards pesaient lourdement sur tout mon corps. Julie était maintenant mécontente, et leva les yeux au plafond.

Sans rien ajouter de plus, je me dirigeai vers les baies vitrées pour observer encore les gens en bas de l'immeuble, et décidai de faire le mort jusqu'à ce qu'on sorte de cet enfer. Contre toute attente, Julie était en colère mais décida rapidement de me pardonner, je crois qu'elle était trop contente d'avoir pu aller à l'exposition, et par ailleurs, elle se délectait de ma déconfiture. Elle ne partageait pas ma haine systématique des autres, mais elle me comprenait.

Elle voulait cependant que je reconnaisse que je m'étais complètement trompé, ce que à quoi je ne pus me résoudre.
Certes j'avais eu tord pour le balai, mais je détestais toujours autant Sophie Calle. Plusieurs mois avaient passé. Je garde un bon souvenir de ces moments où l'insouciance de la jeunesse nous hantait temporairement.

J'eus un jour des nouvelles d'un ancien collègue qui connaissait mes compétences dans le domaine de la programmation. Je lui avais déjà fait part de mes envies professionnelles, sans trop me confier, car je ne le connaissais pas vraiment. Quoi qu'il en soit, je ne me suis d'ailleurs jamais confié à mes proches. Ils voient en moi une sorte de singe amusant et nihiliste, qui se laisse porter en attendant la suite.


Adrien avait toujours des manières énervantes, il s'exprimait d'une façon qui m'énervait, mais il avait du respect pour les autres et c'est ce que j'aimais bien chez lui. Il me proposa de me rendre au siège de digital comics entertainment, une boîte énorme dont je n'aurais pas soupçonné qu'un jour j'aurais eu l'occasion de la fréquenter.
Adrien avait des contacts au sein de l'entreprise et il m'assurait que si je proposais ma candidature, j'aurais toutes les chances de décrocher un bon poste car il connaissait la plupart du pôle Recherche et Développement chez Digital Comics.
Je décidai de confirmer, après deux semaines de réflexion, et je me rendis enfin au siège où je fus reçus par Eugène Delaporte, un homme imposant qui respirait l'autorité. M. Delaporte me mit à l'aise et étudia scrupuleusement mon CV. Il ne parlait pas et respirait lourdement, à la manière des gens obèses.
Il finit par prendre son souffle, et me présenta longuement la société pour laquelle il travaillait en tant que directeur des ressources humaines. Nous parlâmes une heure et l'affaire fut conclue. J'avais un nouvel emploi.

Digital Comics

Posté le 24 mars 2010 par NanoMeT

Pendant deux années encore, mon poste d'ingénieur m'ouvrait de nouvelles possibilités :
bien que ce ne fut jamais ma tasse de thé, j'eus à maintes reprises l'occasion de déborder ma fonction et de me tester sur les aspects commerciaux du métier.

Le peu que je découvrais m'amusait grandement. J'avais beaucoup de travail.

Ce qui monopolisait mon attention et mon esprit à un point que je pouvais me souvenir, à la fin de chaque semaine, le nombre de fois où j'avais eu l'occasion de m'arrêter pour souffler. Fut-ce de mon fait ou non, les évènements s'enchainaient de façon structurée, inéluctable, tant dans l'entreprise que dans la structure familiale.

Un mouvement incessant me berçait, et la vie me donnait de façon paradoxale un peu de paix au milieu d'un gigantesque chaos.

Je peux dire aujourd'hui, avec un peu de recul, que l'aventure Digital Comics me permit d'acquérir une confiance en moi qui me faisait autrefois défaut au niveau professionnel. Elle eut une autre conséquence inattendue : alors que tout me souriait, je ne souhaitais pas de carrière, pas plus que prendre la place du responsable du pôle développement, ni acheter un pavillon au bord des canaux fleuris du Val d'Argenteuil, où nous nous rendions de temps en temps avec Julie pour rendre visite à ses amis Mathieu-avec-un-seul-t et Mylène, dont elle enviait furieusement la situation.

Elle se projetait en permanence et me reprochait régulièrement mon manque d'engagement. Non, je ne souhaitais rien. La vie ici, malgré tout ce que l'on tentait de me faire croire, était totalement insipide.

Chez Digital Comics, je partageais mon bureau avec un homme imposant. Que dis-je, énorme !

Cet ours patibulaire écoutait du heavy metal assourdissant à longueur de journée, et nous n'avions à priori pas grand chose en commun.

Bougon, il renâclait souvent à la tâche : lançant pique sur pique sur nos supérieurs hiérarchiques, à propos des postes de travail, du personnel, du comité d'entreprise qui prenait plus soin de ses employés auparavant, etc.

Brice bégayait, ronchonnait, franchissait le seuil de la boîte en jeans déchirés et en rangers militaires, mais excellait dans son travail et connaissait bien les ficelles du métier.

Notre supérieur hiérarchique direct avait été promu récemment au rang glorieux de directeur technique. Avant cela, il gérait les commandes allemandes, et détenait un portefeuille de clients si conséquent qu'il put aisément mettre en avant son implication dans la filiale française et ainsi obtenir une belle promotion.

Originaire des pays de l'est, son accent à couper au couteau n'égalait en bizarrerie que son accoutrement, plus précisément: il portait toujours des santiags beige clair parsemées de courbes ocres, dessinant sur les contours de la botte des formes qui rappelaient le sanscrit, ou un quelconque dialecte oublié et mystérieux. Un jour, tandis que je discutais avec un collègue, Nadrang vint discuter avec une personne dont je pouvais clairement distinguer le bureau, grâce aux baies vitrées qui séparaient les gens dans nos locaux.

Ce bureau-ci n'était pas entouré de cloisons opaques comme c'était parfois le cas. Je pouvais tout voir de là où j'étais.

Nadrang s'accouda au bureau de la personne, me tournant le dos. Il plia un genoux, puis changea de position, et plia l'autre genoux.

Il oscillait ainsi régulièrement, comme un homme qui tente de soulager une douleur. Je pus donc apercevoir les semelles de ses santiags.

Celles-ci affichaient une inscription. Encore une fois, on aurait dit des anciennes runes, ou quelque chose de ce genre.

J'eus immédiatement à l'esprit ces tatouages qu'abhorrent les membres des triades chinoises, ou ceux des repris de justice.

Nadrang semblait faire partie d'un de ces obscurs groupes maffieux de l'est, et cette pensée me glaça le sang. Je l'imaginais déjà commanditer des meurtres d'anciens salariés qui étaient partis en mauvais termes.

Nadrang

Posté le 25 mars 2010 par NanoMeT

Au terme d'une terrible bataille entre la maison mère New-yorkaise et la direction en France, à propos des baisses de profits de la France en comparaison avec les autres pays européens où Digital Comics était implantée, un status quo s'établit entre les deux parties. Néanmoins, la France n'avait plus de marge de manoeuvre.
Au moindre problème, au moindre objectif non atteint, chacun jouait sa place.

Nadrang était au premier plan, et savait que ses budgets seraient, par exemple, particulièrement bien surveillés. Dans notre service, tout était divisé par pays. Ainsi, je m'occupais des clients du nord de l'Europe tandis que Brice avait en charge un partie du marché asiatique et quelques pays Africains.

Alors qu'il avait prévu deux semaines de vacances bien méritées en Tchéquie, avec sa femme et sa fille, notre cher directeur technique renforça la haine que Brice éprouvait envers lui. Je me souviens encore des railleries et des remarques cinglantes de mon collègue, quelques jours avant son départ.

« Je me demande bien comment notre bon vieux Nadrang gèrera les commandes de l'Égypte de l'Asie lorsque je serai absent. Tu peux être certain qu'il plantera tout ou partie du projet Charybde. S'il fait le moindre faux pas, il va leur raconter n'importe quoi pour sauver la face, sauf que les égyptiens, lorsqu'on leur ment, et s'ils s'en aperçoivent, ils ne te pardonnent jamais. »

Et Brice y allait de bon cœur, toute la journée, à propos de notre chef. Il n'avait pas complètement tord.
Il prévoyait diverses catastrophes parce que ce genre de bévues avaient déjà eu lieu auparavant.
D'ailleurs, ce n'était pas un hasard si la filiale française de Digital Comics était sur la corde raide aujourd'hui.
En outre, nous nous approchions dangereusement de la conclusion du projet Charybde, ou les deux clients mentionnés étaient fortement impliqués. L'avant veille des vacances de Brice, Nadrang Clonssik décida de priver ce cher Brice de son séjour en Tchéquie, sous prétexte que les divers projets dont il avait la charge n'étaient pas suffisamment bouclés pour qu'il se permette de partir tranquille.
Brice, bien entendu, était vert de rage, plus remonté que jamais les jours suivants. Il dût abandonner son séjour, et surtout expliquer l'affaire à sa femme.

Fort de son indignation, il fit une demande exceptionnelle de remboursement de frais d'avions, à la fois auprès du comité d'entreprise, et du service de gestion.
Sa demande fut examinée, mais la réponse tarda anormalement à venir. Je sus par un collègue des ressources humaines, dont les locaux étaient proches du service de gestion, que la requête de Brice était revenue (enfin presque!) à l'envoyeur.
Pour être précis, elle avait atterri sur le bureau de Nadrang Clonssik, comme pour dire que ce serait à lui de prendre la décision.
Et, vivement critiqué par sa propre hiérarchie, comme à son habitude, Nadrang laissa encore l'affaire traîner en longueur, n'osant ni annoncer à Brice qu'il n'avait nullement l'intention de le rembourser, ni accéder à sa requête, ce qui l'aurait mis encore plus en défaut par rapport à la direction, et au fait qu'il ne savait pas correctement gérer ses équipes et son service.

Depuis quelques années, malgré des profits records, la société subissait un déclin lié à la crise économique.
Seuls les employés de la première heure pouvaient en ressentir les effets. Par exemple, on était passé d'un voyage à New-York d'une semaine offert par le Comité d'entreprise, à des petits casse-tête chinois en bois en guise de cadeaux de fin d'année offerts aux employés, en plus des places de cinéma gratuites dont ils pouvaient disposer semestriellement.
Ce fut dans ce contexte tendu entre Nadrang et les directions New-yorkaise et française, que notre bien aimé directeur technique finit par annoncer à Brice, d'une voix pincée, qu'il ne pourrait en aucun cas voir ses billets d'avion remboursés.

Outre la crise familiale qui s'en suivit chez ce cher Brice, une atmosphère lourde et sulfureuse avait envahi le bureau depuis la terrible nouvelle.
Brice maugréait inlassablement, du matin au soir, tout en menant à terme les divers projets dont il avait la charge.

Bon gré mal gré, la vie continuait et nous n'étions, de mon point de vue, pas vraiment à plaindre.

Bye Bye Brice

Posté le 25 mars 2010 par NanoMeT

Un jeune homme talentueux, en sortie d'études, avait par ailleurs rejoint l'entreprise une dizaine de mois avant ces évènements.
Clément, jeune concepteur de programmes, affublé de pulls abîmés et affichant souvent un regard de doux rêveur, était entré chez Digital Comics en faisant profil bas, mais ces quelques mois avaient suffi à le dégoûter de son poste.
Il est vrai que nous lui donnions à résoudre les problèmes les plus épineux, et parfois les tâches les plus rebutantes. Nous travaillions sur la conquête d'un nouveau marché depuis quelques mois, et ce projet très compliqué nous avait amené à confier à Clément la prise en charge de la communication avec des clients italiens, car personne dans le service ne disposait de suffisamment de temps pour gérer les échanges avec Turin.
Clément était de plus en plus remonté, et il ne tarda pas à le faire savoir lors d'une réunion. Puis lors d'une autre réunion, puis une fois encore... Ces actes répétés de rébellion envers l'ordre établi furent mal interprétés, notamment par Nadrang, mais l'affaire en resta là. Quelques semaines plus tard, un événement inattendu vint secouer nos maigres algécos et les vastes vitres séparant nos tristes bureaux.
Clément, en fin de journée, harassé des multiples demandes hebdomadaires, survenues en plus des projets sur lesquels il devait travailler, reçut par erreur un message sur son ordinateur dont l'expéditeur était Arnaud Lagache, le premier secrétaire du bureau du directeur des ressources humaines. Dans cet email, il était justement question de Clément.

C'est avec des yeux écarquillés que Clément regarda l'écran jaunâtre de sa machine, parcourant ligne par ligne les détails sordides du fameux message. Il commençait ainsi:

« Et quid de Clément Pavoise ? Nous avons réglé la plupart des détails administratifs concernant les deux tiers de la liste fournie par les huit services concernés, mais Mr Nadrang Clonssik semble avoir omis de nous expliquer les raisons du licenciement de Mr Pavoise Clément. Pourriez vous transmettre ou me renseigner car je ne peux pas trancher. Je ne peux pas non plus présenter à ma hiérarchie une telle demande si le dossier est incomplet. Cordialement, Joseph groniak.»

Entre le corps du message, et la phrase de fin, il y avait un tableau très explicite où figuraient des noms, des dates, les raisons du licenciement des intéressés, ainsi qu'un état des lieux concernant la progression d'un planning qui n'y figurait pas, lui. D'abord étonné, Clément scruta son écran une bonne minute avant de comprendre que le message lui avait été délivré par erreur. Lorsqu'il eut compris, il regarda attentivement la liste et la colère monta progressivement, au fur et à mesure qu'il réalisait ce qui allait se passer. De ce que l'on pouvait déduire de la structure de la liste, tous les services étaient touchés. Deux personnes de chacun d'entre eux allaient y passer. Ainsi va la dure loi de l'entreprise. Brice figurait également au tableau. Comment annoncer ça à Brice, se dit Clément. Il était déjà dur à aborder, en temps normal. Pour sa part, Clément était partagé. D'un côté il était soulagé, parce que globalement, il n'était pas satisfait par la façon dont les choses avaient tournées pour lui. De l'autre, il ne comprenait pas comment des personnes qui donnaient autant de leur personne pour une société pouvaient se faire évincer de la sorte.

C'était tout simplement scandaleux.

Ne considérant pas qu'il avait beaucoup à perdre, il décida de rendre l'affaire publique, au moins en informant les intéressés, puis il aviserait.

Il réfléchit quelques instants, se demandant à qui il allait bien pouvoir compter cette merveilleuse histoire.

Il hésita entre Brice, et une femme. Cette femme, c'était Caroline. Caroline occupait une fonction d'ingénieur commercial chez Digital Comics. Une grande gueule.

C'était sûrement la personne toute désignée pour prendre l'affaire en main. La direction confiait toujours à Caroline les comptes clients qui devenaient « dangereux ».

Lorsqu'on sentait que la boîte courrait à la catastrophe, ou qu'on allait perdre un contrat, on appelait la direction commerciale, et on demandait à ce que Caroline s'occupât de l'affaire.

L'art de la négociation

Posté le 25 mars 2010 par NanoMeT

Clément rassembla ses pensées et se rendit prestement dans le bureau de Caroline après avoir imprimé le message. Il toqua trois fois et, un peu bouleversé, n'attendit même pas qu'on le priât d'entrer dans la pièce. Caroline était plongée dans des papiers, elle releva la tête et adressa un regard interrogatif à Clément, qui n'avait pour ainsi dire jamais franchi cette porte auparavant.
« Je t'écoute ? »
« J'ai reçu cet email. »
Et il lui tendit la feuille. Caroline lut attentivement le message, interrompant parfois sa lecture de mots étonnés:
« Enorme. »
« Non ? » etc.
« Je peux garder ça ? » dit-elle en secouant la feuille.
Clément acquiesça, et elle posa le papier sur son bureau. Elle demanda alors à Clément s'il était d'accord pour qu'elle se serve du message pour faire pression sur la direction. Il était évident pour Caroline qu'on ne pouvait pas faire ce genre d'erreurs sans un violent retour de bâton. Elle considérait l'affaire calmement, ce qui était assez contraire à l'habitude.
Intérieurement, elle bouillonnait. Mais cette lettre sortait du cadre usuel des conflits qu'on rencontrait dans l'entreprise. Elle n'aborderait pas l'affaire avec virulence, mais elle comptait bien leur mettre le nez dans leur erreur. Par ailleurs, elle avait immédiatement compris que ceci constituait pour Clément un lourd choc émotionnel, qu'il était venu à elle pour chercher de l'aide, et elle allait lui fournir.

« Je gère ça si tu le souhaites. » Clément hôcha la tête en guise d'approbation.
Il retourna vers son espace de travail et la journée se termina sans histoires. Le lendemain, Caroline avait déjà rendu visite aux différents services, en exposant l'histoire aux personnes de confiance.
Elle rendit ensuite visite aux membres de la liste.
Enfin, elle se rendit à la direction pour leur demander des explications.
Elle fit croire aux dirigeants de Digital Comics, et en particulier au directeur des ressources humaines, Eugène Delaporte, qu'elle n'avait encore rien dit à quiconque de ce « malentendu ».
Lorsqu'elle fut sortie des ressources humaines, Clément reçut un coup de téléphone. La direction voulait s'entretenir avec lui. Clément était blanchâtre. Il appréhendait cet instant, mais il pouvait tirer le meilleur parti de cette situation.

Il se rendit dans leurs locaux à reculons.

Le discours fut pragmatique, et l'erreur commise par la secrétaire qui avait envoyé le message fut à peine mentionnée. Clément s'adapta au discours et fit les demandes de dédommagement suivantes :
Un an de salaire net à son départ, l'équivalent de la somme nécessaire pour le paiement d'une carte de transports ferroviaires pour une année complète, et une formation d'un mois sur des technologies qui l'intéressaient, notamment sur les technologies de téléphonie portable.
Affaire conclue.
Entretemps, les rumeurs circulaient chez Digital Comics, et Brice, qui avait été informé de cette histoire, se prépara comme les autres à demander d'énormes indemnités correspondant au grave préjudice que constituait cette histoire. Et les têtes tombèrent, à commencer par la secrétaire qui était à l'origine de cette terrible erreur. Ulysse, lui, resta en poste. A la suite de cet épisode malheureux, une vague de départs et d'arrivées déferla sur les employés, qui se succédaient et ne se ressemblaient pas.

Galère du temps

Posté le 25 mars 2010 par NanoMeT

A l'abri des regards, lorsque je rentrais chez nous, et que mes rapports avec Julie s'amélioraient, je me confiais de nouveau à elle. Nous parlions beaucoup et nous primes la décision d'avoir un enfant. Il est évident qu'avec le recul que je peux prendre aujourd'hui, cette décision fut plutôt la sienne. Comme pour les précédentes épreuves de ma vie, les choses se mirent en place progressivement et de façon automatique. Les évenements se dérouleraient tout seuls, pensais-je, tout comme la vie m'avait apporté jusqu'à maintenant toutes les choses essentielles telle la plus attentionnée des compagnes.


Pourtant, les choses ne furent pas aussi simples. Nous essayâmes en vain, pendant des mois, d'avoir un enfant. Julie ne tombait pas enceinte.
Après un nombre conséquent de tentatives infructueuses, j'allais voir un médecin pour vérifier si je n'avais pas un quelconque problème de stérilité. Malheureusement, ou heureusement, tout semblait normal aux yeux du corps hospitalier. Pour Julie, tout était en ordre également. C'était à n'y rien comprendre. Plusieurs connaissances nous suggéraient des causes psychologiques à ce blocage. Ce n'était pas faute d'en parler. Nous eûmes maintes discussions avec des médecins, des amis, des psychologues, des connaissances de connaissances suggérées la veille par des proches, en qui la confiance fut totale et le jugement toujours si juste. Aucune piste tangible ne se présentait à nous. Je ne m'inquiétais pas énormément pour autant. Julie était très affectée.


Il semblait évident que l'un d'entre nous ne souhaitait pas cet enfant. L'un comme l'autre, nous refusions de concert d'admettre ce triste état de fait et gardions le même cap.
Nous voulions continuer nos essais. Le sujet, petit à petit, devint à moitié tabou, et d'une période où nous faisions l'amour sans limites dans le but d'avoir un bébé,
nous entrions dans une ère sombre où les non dits dominaient et où l'angoisse de Julie devenait presque palpable. Parfois, l'atmosphère devenait insupportable, au point que je me souviens avoir soigneusement évité, lors de soirées entières, la moindre allusion à tout ce qui aurait pu évoquer la jeunesse et l'éducation.
Lors d'une fin de soirée un peu arrosée, où nous avions invités quelques amis, je naviguais sur des sites internet et je tombais sur des sites aux moeurs forts discutables.
Julie, dans ces moments, qui avaient tendance à se multiplier à l'époque, était partie dormir avant moi, aussi j'en profitais pour visiter virtuellement les endroits du web qui m'excitaient énormément. Je tombai, un soir, sur un site qui présentait une maison de campagne, un peu comme une auberge, où on partait en vacances pour profiter de plaisirs sexuels, tout comme on part en thalassothérapie pour se ressourcer. Tout était soigneusement documenté, avec des clichés des différentes parties de la bâtisse, des environs, on y voyait même des personnes bronzer au bord de la piscine.
Sur les photographies, on ne voyait que des hommes, mais il était clairement indiqué sur le site que l'endroit s'adressait à tout public, hétérosexuels, dominateurs, amateurs de plaisirs softs, homos, etc. L'endroit s'appelait la Fistinière. Je gardais ce site de côté, et les soirées de ce genre se multiplièrent.
Cependant, je fus moi même surpris de la régularité avec laquelle j'ouvrais de nouveau la page d'accueil de ce site, au fil des soirées. Par ailleurs, je visitais de plus en plus de sites homos, et la sexualité des hommes qu'on voyait apparaître sur les photos de la Fistinière ne laissait aucune place au doute. Pourtant, ce côté que je découvrais en moi ne me dérangeait absolument pas.
Pour exorciser cette attirance pour les hommes qui montait progressivement, je faisais énormément d'allusions homosexuelles détournées au gré des conversations que j'avais avec mes amis, et j'y allais de bon train avec Julie également. Je crois qu'elle aimait bien que je parle des hommes. Aussi, lorsque je sentais qu'il n'y avait aucune rétiscence chez elle, l'excitation montait et j'éprouvais une grande satisfaction à l'idée d'avoir des rapports avec des gens de mon sexe. Pendant cette période, je faisais encore l'amour avec Julie, et le projet d'enfant, même s'il n'aboutissait pas, était toujours d'actualité.
Un peu gêné je finis par montrer le site de la Fistinière à Julie et celle-ci le considéra d'abord avec amusement. Julie n'était pas une femme à tabous, d'un point de vue sexuel. Elle se présentait d'abord comme quelqu'un de naturel, qui exigeait le même naturel de son entourage direct. Aussi, elle appréciait que je lui montrât quelque facette perverse que je pouvais cacher au reste du monde. Elle ne sentit pas tout de suite que dès la première fois où je lui montrait ce site internet, j'avais déjà le projet de nous y rendre pour bénéficier également des plaisirs d'un tel endroit. Bien entendu, de tels endroits existaient à Paris, et il y régnait probablement dans certains une ambiance digne de ce nom. Mais la Fistinière offrait un cadre campagnard et un peu reculé qui laissait envisager toutes les perversités possibles, et on pourrait également profiter de la nature, en tout cas c'est ce que les annonces et les photographies laissaient entendre.
Nous prîmes tous deux quinze jours de congés, et nous étions embarqués pour une excursion qui aurait d'énormes répercussions sur notre vie amoureuse.

L'auberge de la main gauche

Posté le 27 mars 2010 par NanoMeT

Sur la route, je me souviens m'être demandé à maintes reprises si je n'avais pas fait une erreur en attirant Julie dans ce trou décadent. La route monotone défilait et les paysages de campagnes apaisaient nos esprits tourmentés, comme si nous nous échappions d'un enfer de béton ardent et de pourriture carbonique. J'avais eu le temps d'étudier le lieu et de méditer sur les choix qui m'avaient menés sur cette route, ici, et maintenant.

Une force incontrôlable guidait mes gestes et ma pensée. Alors que tout mon corps, mes mains sur ce volant, mon cerveau dans sa boîte cranienne, qui ne demandait qu'à s'échapper alors, mes yeux dilatés par le stress des derniers mois et par l'alcool de la veille, Tout en moi respirait la méfiance, voire la peur. Pourtant, quelque chose d'autre, d'indéfinissable, subtil et inconscient, m'entrainait fatalement vers ce lieu de débauche et de décadence.
Julie, également impassible pendant une grande partie du trajet, était bien là, assise à côté de moi, cautionnant elle aussi ces fantasmagories perverses qui jouaient avec nos corps endormis comme le chef d'orchestre mène dans sa barque ses petits matelots musiciens.

Lorsque nous arrivâmes presque à destination, Julie me guidait efficacement, et nous n'eûmes que peu de difficultés pour nous faufiler dans les bonnes méandres des chemins sinueux qui allaient nous mener vers un destin fatal. Il était 3H20 lorsque nous franchissions enfin les portes d'une bâtisse calme, vaste, et dont les limites n'étaient marquées nulle part. La propriété s'étendait sur de nombreux kilomètres mais nous ne pouvions alors pas nous en faire une idée précise. Nous étions fatigués.
Un homme joufflu avec de grosses moustaches nous accueillît chaleureusement mais brièvement, et entama une longue conversation avec un bougre qui se tenait là, à peine quelques secondes après que nous ayions franchi le seuil de la Fistinière. Je ne comprenais pas leur discussion. Mon attention se focalisa immédiatement sur les murs beige et rouge sang, les tableaux de Dali, et les luminaires au style semi-ancien qui nous entouraient. L'interlocuteur de notre hôte nous lança quelques brefs regards dénués d'expression, et j'eus subitement la sensation qu'ils parlaient de nous.

Mon oreille pouvait saisir des voix lointaines, et alors que je me concentrai pour saisir ces sons distants, Julie me tira brutalement d'une absence qui m'avait semblé durer des heures. Je tournai alors mon regard vers elle, et j'aperçus sur un panneau des breloques suspendues. Je décelai un léger mouvement sur ce panneau de bois, mais une fois encore elle me rappella à l'ordre.
« Bon, est-ce que tu vas enfin dire quelque chose ? »
Je bafouillai, et sentis mes jambes faiblir. J'étais très fatigué.
« Tout de suite. Oui. Enfin... Il va venir nous voir... »

Notre premier interlocuteur nous avait entendu, manifestement, puisqu'il nous adressa respectueusement ses excuses de l'autre bout de la pièce. Comment avait-il pu nous entendre ?
Je tentais d'ôter de mon esprit ces bizarreries, et Guy, qui nous recevait ce soir, s'empressa finalement de nous souhaiter la bienvenue et de s'occuper de nous. Il nous expliqua que beaucoup de personnes étaient arrivé ce jour là, que ce serait probablement la pagaille, qu'il faudrait l'excuser, etc. Son interlocuteur disparût discrètement dans une pièce à l'arrière. Guy mentionna un règlement intérieur qu'il faudrait scrupuleusement étudier pour le lendemain.
Le discours qu'il nous servait semblait préparé, il avait probablement présenté les mêmes phrases à de nombreuses personnes dans la journée, je ne me formalisai pas pour autant. Notre chambre se situait dans la maison. Il y avait des annexes, mais celles-ci étaient les plus prisées par les clients de la Fistinière, aussi nous dûmes nous contenter d'une chambre à l'étage, splendide au demeurant. Je ne pouvais m'empêcher de contempler la décoration pour le moins curieuse qui nous entourait: outre le panneau mentionné précédemment, j'observai ça et là d'énormes anneaux de fonte à demi incrustés dans les murs, probablement disposés ainsi pour les jeux sexuels qui caractérisaient notre lieu de vacances.

Notre conversation avec Guy me sembla durer une éternité. Lorsque tout était réglé, il nous pria de le suivre jusqu'à la chambre. Alors qu'il se retirait de son guichet, qui ressemblait à un bar américain sorti harmonieusement d'un côté de la pièce, il marqua un temps de pause et s'avança doucement vers l'escalier dont il franchissait bientôt les premières marches. Le pantalon de cuir brillant de Guy était troué à l'arrière !
Les photographies du site avaient pourtant été suffisamment explicite pour ne pas être surpris par ce détail, mais la fatigue et la nouveauté combinées nous procurèrent à Julie et à moi un sentiment d'amusement difficilement réprimé.
Guy sentit notre réaction, se retourna rapidement, nous adressa un sourire, et soupira de manière à ce qu'on puisse l'entendre :
« Ah.. Les couples hétéros...Suivez moi les enfants ! »
Nous étions placés relativement près de l'escalier, au premier étage, si bien que nous ne pûmes pas voir grand chose de l'ensemble de la maison tout de suite. Guy ouvrit notre porte avec une grosse clé, qu'il nous remit ensuite, en nous souhaitant un bon repos pour la nuit. Nous étions un peu intimidés, et voulions nous retrouver un peu seul pour faire le point.
La chambre était assez quelconque, mais des esquisses érotiques décoraient assez sensuellement les murs. Toute la décoration dans les moindres détails finissait par m'évoquer l'importance du sexe. On ne venait pas à la Fistinière pour se reposer, mais pour faire l'amour, forniquer, et faire des trucs gras, peu importe ce que ça pouvait être exactement. C'était en tout cas ce que je me disais en faisant une première inspection. Dans les tiroirs, les placards, on trouvait systématiquement des objets de débauche ... ou de désir. Objets de plastique, lubrifiants, lanières de cuir, menottes, ceintures de toutes sortes, baillons, j'en passe et des meilleures ! Je ne comprenais pas directement à quoi servaient exactement la plupart des bibelots étranges dont je faisais alors l'inventaire.
Julie était déjà très excitée par ces fabuleuses découvertes, et je sentais moi même le désir monter. Seules des pièces métalliques extrêmement froides qui se trouvaient dans une commode non loin de l'entrée nous servirent pour notre première nuit d'amour dans ce lieu magique. J'en accomodais ma femme qui réprimait régulièrement des cris de plaisir lorsque je frottais avec insistance des côtés de ces objets insolites sur les bords de son anus et sur son visage. Je sûs en regardant Julie jouir plusieurs fois de suite, que cet endroit nous changerait tous les deux. Je ne l'avais pas vue faire ces mimiques, et certaines gestuelles érotiques, depuis les tous premiers mois de notre première rencontre. Cette idée m'amusa un peu, et me fit sourire. Pour la première fois depuis longtemps, j'éprouvais finalement de la satisfaction.


Au petit matin, nous avions grande envie de profiter de cette belle journée. Il était très tôt, nous n'avions pour ainsi dire quasiment pas dormi. Je mis ceci sur le compte de la surprise, et de l'excitation dont nous étions victimes. Il fallait prendre connaissance du fameux règlement. Nous tombâmes d'accord pour le consulter avant de descendre pour visiter les lieux. En parlant avec Julie je remarquai un plan de la propriété derrière la porte.

Munis du plan et de la petite reglementation, nous avions une vue d'ensemble parfaite du domaine. Pour ce qui était des règles de vie commune, il était préconisé de ne pas hurler lors d'ébats sexuels, surtout lorsqu'ils étaient pratiqués en plein air. Il était également stipulé que toute forme de violence (même sexuelle) était bannie. En passant, j'imaginais sans peine quels genres de déboires les propriétaires de la Fistinière avaient dû subir pour en venir à écrire ce genre de choses dans un règlement intérieur.

Chaque place de la propriété comportait un thème principal. Des soirées à thèmes étaient régulièrement organisées. Il appartenait aux "vacanciers" d'y participer ou non, mais, en cas de participation souhaitée, il faudrait voir un certain marco pour le ... forcer à nous inscrire ? Tout le texte, et il était assez volumineux, comportait des mentions de ce genre, et il était compliqué dans l'état actuel des choses de faire la part des choses entre l'ironie, le sérieux, et la petite plaisanterie coquine. Parfois, cela prêtait à confusion, mais c'était certainement voulu, pensais-je par la suite.

Lorsque nous eûmes parcouru l'ensemble des recommandations intérieures, nous nous rendîmes au rez-de-chaussée. Il était encore tôt le matin, mais d'autres personnes étaient réveillées. Quelques hommes parlaient dans la pièce principale, que nous n'avions pas eu le temps de voir la veille. Il s'agissait d'un grand salon circulaire, dont une partie amenait directement à l'extérieur.
Je constatai non sans amertume que la clientèle de l'hôtel était composée d'une grande majorité d'hommes. Les femmes que j'apercevai ici étaient des femmes mûres, sûres d'elles. L'atmosphère était détendue. Je me demandais comment nous pourrions engager la conversation, comment parler de la pluie et du beau temps dans un tel endroit.
Décontenancés un instant, mais convaincus qu'il nous fallait profiter au maximum de ce lieu improbable, nous prenions place à une table, près de la terrasse, à côté d'un couple un peu plus âgé que nous. Le type assis à ma gauche, en vêtements blancs, avec un foulard verdâtre dans la poche de sa chemise manches courtes, portait des lunettes. Je sentais son regard se poser sur moi et considérer chaque recoin de mon être. Boris Bacon. Il nous tint la conversation longuement, et parla sans relâche de multiples galeries d'art qu'il avait ouvert à travers la France, et notamment dans le sud, près de la côte. La femme de Bacon nous servait abondamment un liquide indéfinissable, qui avait un goût très prononcé mais divin. Ce sentiment fut mon dernier souvenir tangible des évènements qui eurent réellement lieu ce jour là. Et les jours suivants. Enfin, je me souviens que au début de notre conversation, la dame avait un sac beige, dont les manchons latéraux bougeaient tout seul. Mon regard était irrépréssiblement attiré vers le côté de la table car je croyais en effet déceler des mouvements anormaux. Lorsque mon regard se posa sur lui, il sembla vivant et ivre, et il tituba. Alors que le sac s'écroulait par terre doucement, je sentis un léger choc sur le côté droit de ma tempe, puis j'entendis la voix de Bacon s'éloigner progressivement. Le silence. Pourquoi tout le monde s'est-il subitement couché ? Et d'ailleurs, pourquoi ces tables sont-elles dressées à la perpendiculaire ? Une analyse plus approfondie de la situation me révéla que j'étais en fait la seule personne jonchée lamentablement sur le sol, mais personne ne semblait s'en soucier. Même Julie me regarda et m'adressa un vague sourire, après quoi elle bailla à s'en décrocher la machoire. J'entrepris de me relever et je compris que le liquide que nous avions ingéré n'était pas ordinaire.

ça ne me dérangeait pas. Et d'ailleurs, je n'en voulais même pas à cette brave femme aux lèvres éxagérément joufflues. Vue du sol, elle m'avait même semblée attirante et je tentais vainement de freiner une erection. Depuis quand avaient-ils allumés ces ventilateurs ? Et surtout, où étaient donc ces damnés ventilateurs. Le vent qu'ils produisaient silencieusement propulsait sur ma peau fragile un nombre incalculable de particules jaunes, minuscules, tellement minuscules qu'on ne pouvait vraiment pas les voir,
mais je les sentais et j'étais absolument sûr de voir ces affreuses petites poussières voler partout. J'ai un peu envie de me gratter le cou.

En parlant à Boris Bacon de notre projet d'épanouissement en couple, J'éprouvais une gêne terrible, dûe encore à cette substance que j'avais ingérée, à coup sûr. Mes paroles furent de plus en plus en décalage avec les images, si bien que parfois je regardais Julie et j'entendais encore ma voix sortir de mon larynx, et je me souviens même avoir tenté de me reprendre alors que j'étais encore en train d'étaler stupidement à nos nouveaux amis le fait que Julie avait toujours voulue être danseuse,
mais que, au moment où elle aurait pu faire carrière, un virus resté caché au niveau de ses ganglions nerveux sensitifs dans la moelle épinière
se réveillait et migrait au niveau de ses genoux, infectant sa peau, et l'empêchant de passer toute audition, quelle qu'elle fut. Alors que je coupai net ma phrase, j'étais horrifié de m'entendre terminer mon récit jusqu'au bout tandis que ma voix superposée au tout bafouillait complètement.

Impossible d'être sûr de ce que j'avais vraiment dit. Je décidais donc de me relever. Tiens, j'étais pourtant certain de m'être déjà relevé. Et toujours pas de trace de ces foutus ventilateurs. La femme de Bacon proposa alors de sortir, puisque nous avions terminé le petit déjeuner.

« Vraiment ? »
Je ne tente même pas de comprendre.

Nous marchons. Bacon me tape dans le dos en disant quelque chose de tout à fait incompréhensible :
« Mon bazue ! »

« Vraiment ? »

Là encore, je n'essaie pas d'y comprendre quelque chose sinon une marque d'affection.
Au dehors, j'éprouvais un sentiment ambigû de quiétude et d'angoisse dûe à l'état de demi-transe dans lequel j'étais plongé.
Interrogeant discrètement Julie, celle-ci me proposa de ne point m'inquiéter pour ça et mes doutes s'intensifièrent. Sans crier gare, elle m'enlassa par derrière et me caressa doucement un peu partout. Je fondais littéralement. L'intérieur de mon corps bouillonnait.
Bacon me parla d'une voix lointaine, il était près d'un bosquet d'arbre, et m'engagea à marcher dans sa direction. Les caresses de Julie redoublaient d'intensité, je ne pourrais pas tenir bien longtemps. J'avais très envie d'elle. Je ne ressentais bientôt plus d'inquiétude et nous marchions main dans la main vers Bacon. Où était donc passée sa femme ?

Julie aperçut la femme en blanc, et pressa le pas, puis se mit à courir. Je m'empressais de faire de même. Dans ma course, je percutais un homme grand en vélo. Il était vêtu d'un haut le corps militaire, et avait toutes les apparences de l'adjudant chef autoritaire
avec lequel j'avais eu des démêlés lors de mon bref passage en caserne, quand j'avais vingt ans. Le choc fut extrêmement brutal, et j'eus un passage (encore plus) à vide.
Je me relevais et l'homme était face à moi, empoignant son engin de mort de la main droite. Il me sermonnait violemment. Je remarquais alors qu'il portait un bermuda et des grosses chaussures noires montant le long de ses minces tibias nus. Il ne s'arrêtait pas de hurler que j'aurais dû réfléchir à deux fois avant d'attaquer la journée avec l'alcool fistin et les croissants maison. En fait, je ne comprenais pas un traître mot de ses paroles et je ne me souviens pas vraiment de ce que j'ai bien pu lui répondre. Ses yeux exhorbités me fixaient fermement, je distinguais parfaitement leur bleu d'azur et je songeais à m'échapper vers le refuge le plus proche. Qu'est-ce qu'il était mince.
Il s'approchait de moi et des hommes de petites taille, attirés par le bruit, s'agglutinaient progressivement autour de nous. Je ne les regardais pas tout de suite. Lorsqu'ils furent relativement nombreux, je constatais avec effroi qu'ils étaient tous coiffés de ces perruques de Lords Anglais qu'on voit encore dans les tribunaux outre Manche.
Vision incroyable.
L'homme en vélo se rapprochait encore et les gens en perruques se rapprochaient tellement que j'eus bientôt un sentiment de panique et d'étouffement. Arrivé à ma hauteur, le type en vélo s'arrête tout net de crier, et murmure vers mon oreille:
« Chambre 16, dans l'annexe principale. Viens ce soir. »
Cette fois, en revanche, j'avais saisi la subtilité des propos.
Et les lords, toujours sans un mot, encerclèrent complètement le vélocycliste décharné qui finit par se soustraire à ma vision défaillante. Je les vis agiter nerveusement leurs bras, et, libéré de ma peur, je préfèrai m'enfuir dans la direction où Boris Bacon me faisait signe de le suivre.
Je longeai alors un petit chemin sur une cinquantaine de mètres, ou peut-être huit cents, lorsque j'aperçus enfin du mouvement. Bacon Bacon se tapait ma femme sur le sol, non loin de là ! Julie avait l'air si paisible, si détendue. Cette vision me fit défaillir, et je revivai le moment où elle me caressait délicatement. Je plongeais au milieu des deux défroqués, et nous eûmes un long moment de plaisir dans cette nature hostile. L'endroit était bien agencé, des matelas parsemaient cette petite clairière, si bien que dans mes moments de conscience je comprenais qu'ils étaient disposés ainsi spécialement pour les clients de l'hôtel. La femme de Bacon s'allongea sur moi. Je ne l'avais même pas remarquée. Délicate petite gazelle, qui me roucoulait des mots vulgaires en frottant son postérieur ouaté sur mes joues terreuses. Parfois, j'empoignais Julie et sentais la peau rugueuse de mon nouvel ami artiste peintre. L'aventure trépidante que nous vivions s'arrêta pour moi lorsque Georgette, la femme de Bacon, tenta d'introduire dans ma bouche un de ses talons aiguilles (qu'elle venait de rentrer en partie dans un des orifices de Julie), ce à quoi je résistais fermement malgré la drogue,
et elle insista en me soutenant qu'on ne risquait pas de l'abîmer et que de toutes façons elle en avait d'autres en stock dans leur chambre. Peu importe, disai-je, je ne VEUX pas avoir cette chaussure dans la bouche. Ses baisers goulus et sucrés qui suivirent immédiatement cette réplique me confirmèrent qu'elle avait compris le message, et pendant plusieurs heures nous restâmes à nous prélasser sous les arbres, jusqu'à ce que le passage répété d'hommes aux regards baladeurs et aux intentions
certainement douteuses, si je pouvais en juger des matériaux très louches qu'ils transportaient, finirent par nous faire bouger vers d'autres horizons.
J'eus un peu plus tard un éclair de lucidité, alors que nous arrivions vers la cabane de Marco, comme ils l'appelaient. Je fis mention à mes petits camarades de mon rêve avec ces types en perruques et cet étrange escogriffe en vélo. Bacon me considéra avec amusement, et nous expliqua qu'il s'agissait simplement des activités « plein-air » de Marco ce matin là. Le thème d'aujourd'hui était la vénerie britannique ! L'homme en vélo était simplement poursuivi par les hommes en perruque dans le cadre d'un jeu sexuel. Il jouait le rôle de l'animal poursuivi dans la chasse à courre traditionnelle. Les lords anglais étaient des participants et entre autres, locataires de la maison, et ils n'étaient pas intervenus, trop avides et pressés de maitriser leur victime. Dans ce jeu, ils incarnaient les chiens.
Agglutinés autour de lui, ils lui avaient probablement infligés par la suite divers sévices dont je ne voulais pas vraiment me préoccuper sur le coup. J'avais complètement perdu le fil. D'ailleurs, nos compagnes n'étaient plus là lorsque j'arrivais avec Bacon au poste de garde de Marco, un type amusant aux épaules carrées, qui était coiffé d'une grande toque noire, d'un pantalon noir brillant et d'un gilet rouge soyeux ouvert qui nous dévoilait admirablement ses pectoraux bombés et des anneaux chromés qui provoquaient des renflements sur sa peau.
Bacon échangea quelques mots dont je n'ai plus le souvenir, puis nous fîmes demi-tour, main dans la main. A la question de savoir où étaient passées Georgette et Julie, il répondit avec étonnement que ma femme était partie au boudoir sacré pour une cérémonie d'appropriation, je cite ses propres termes.

Je ne réfléchissais pas davantage à la signification de ces mots, et lui demandait pourquoi nous faisions demi-tour. Il me répondit qu'il nous avait inscrit tous les quatre au jeu de demain après midi, la journée « pôle nord ».

De retour vers la bâtisse, je proposais à Bacon de reprendre un petit verre de ce-qu'il-voulait, car la terrasse accueillante, mise en valeur par quelques rayons de soleil bienvenus, attirait mon oeil fatigué et offrait un beau panorama de la campagne environnante.
Bacon répondit positivement à mon offre, nous discutâmes d'estampes japonaises et de technologie micro-ondes, et j'avais la désagréable sensation que mes ongles poussaient un peu trop rapidement. Ils me faisaient très mal, à tel point que plusieurs fois par la suite je me suis palpé le bout des doigts pour m'assurer qu'ils étaient bien tous en place, trop flippé pour simplement regarder. Je me fis intérieurement la réflexion que mes libations matinales n'étaient sûrement pas étrangères à ces malaises, et Bacon approuva. Finalement, je ne fis peut-être pas cette reflexion dans ma tête. Bacon pouvait-il lire dans mes pensées ?
Et où diable était passée Julie ?
J'eus un instant de panique en pensant à Julie, j'étais déboussolé aussi je priais Bacon de m'excuser, sur quoi je retournai à ma chambre, et je m'écroulai, à demi conscient, pendant une durée indeterminée. Quand je fus de nouveau conscient, Julie était à mes côtés, les cheveux rasés. Elle était très belle ainsi. Je l'enlaçai et nous eûmes des rapports sexuels immédiatement. Je m'endormis par intermittences lors de cet interlude intimiste. J'étais épuisé. Finalement, je m'endormis comme une masse sur le lit.

Dans l'igloo

Posté le 3 avril 2010 par NanoMeT

Dans mon sommeil, je rêvai longuement de formes évanescentes, qui prirent forme doucement. Je me trouvais dans une pièce rouge. Au plafond, une femme nue de trois bons mètres de long me regardait fixement. Elle avait les bras tendus, comme une croix, et son corps se mêlait au parois du plafond jusqu'à disparaître en méandres, en se fondant à la structure.
Face à moi, une autre femme étrange aux yeux plissés captiva mon attention par ses paroles. Couverte d'un grand voile blanc, elle était assise sur une fleur de lotus géante, et tenait dans ses bras un enfant. Elle me répéta plusieurs fois que je n'étais pas prêt.

« Pas prêt à quoi ? »

Elle répétait toujours la même chose, malgré mon insistance.

« Pas prêt à quoi ? »

A côté d'elle, une femme leva son bras et une brume emplit progressivement la pièce, le rouge ambiant devint rose, puis grisâtre.

« Non, il n'est pas prêt. »

Je sentis alors un parfum âcre d'encens, et la femme qui tenait le bébé fit tournoyer une crécelle, et promit de m'assister comme elle pourrait. Comme sa crécelle s'agite toujours plus fort, un liquide gélatineux translucide tombe sur ma tête. La femme au plafond déverse de sa bouche des trombes de cet odieux liquide, qui me recouvre presque entièrement. J'étouffe. Au réveil, j'avais le visage bouffi et je pouvais encore sentir la fumée de ce rêve. Julie m'observait, pensive.
Je lui demandais où elle était passée après nos ébats à l'extérieur. Elle me confia sa formidable expérience et me pria de participer aussi à cette cérémonie d'appropriation. Il s'agissait de choisir des objets au hasard, dans une pièce, ça n'était pas plus compliqué que ça. Après ses explications, elle me dit qu'elle m'aime.
Bizarre.
Elle avait moins bu que moi, ce matin là, lorsque nous avions rencontré ce couple bizarre féru d'art asiatique, et d'expressions étranges. J'acceptai néanmoins de participer à ce petit rituel et suivait Julie d'un pas alerte. Nous traversions un couloir dans la maison, où le fameux militaire vint à notre rencontre, le sourire jusqu'aux oreilles.
« Alors coco, t'es un grand timide toi non ? »
« C'est tellement dommage. Passe me voir quand t'as un moment, ok ? »
Je souris et fit mine d'approuver. Il s'en alla sur cette mimique idiote. Dans un grand vestibule, des gens se courraient après déguisés en animaux de toutes sortes, surtout des lapins. Croisant notre chemin, ils firent grand vacarme et certains marquèrent une pause pour nous regarder. Certains nous saluèrent. Une femme immense se colla à moi, Julie regarda, visiblement étonnée, mais pas fâchée. Elle était assez forte, mais extrêmement belle, tout droit sortie d'un magazine people. Elle m'apostropha d'une voix grave, si bien qu'un frisson me parcourut l'échine.

« Dis moi mon grand, tu peux dégrapher ce truc dans mon dos, il me fait atrocement souffir. »

Elle voulait que je défasse un espèce de corsage emplumé, complètement dingue. Les motifs léopards de sa culotte me firent hésiter entre la tigresse mais sa taille immense pouvait faire penser à l'autruche. J'hésitai un bref instant. Julie haussa les épaules, peu expressive. Je pris ça pour un accord. Je m'exécutai. Ses seins tombèrent légèrement, mais explosèrent en volume au moment où je dégraphai complètement cet artefact diabolique.

« Trop chou, merci. »

Là dessus, elle poussa de grands cris car l'homme autruche venait de débouler dans la pièce. Manifestement, elle devait le voir urgemment. Ou le violer, ou autre chose. Elle partit comme une trombe.

« Sonnez l'hallali !! Je te tiens ! »

Moi, tout bas : « De rien... »
Julie s'esclaffa, et tourna les talons vers notre chemin initial. Nous arrivions devant une porte en bois, au bout d'un couloir.

« C'est ici. »

Nous entrâmes dans un petit vestibule, derrière il y avait une pièce que je distinguai mal. Julie me pria de l'excuser, que je devais faire ceci tout seul. Au même instant, un homme flanqué d'une fourrure rousse vint à ma rencontre. Julie s'esquiva instantanément et lança un petit regard au type bizarre.

« Allez, tout nu ! Tu enlèves tes frusques et tu mets tout ça dans le sac. »
(Il me montre un sac poubelle par terre)

« Excusez moi mais Julie ne m'a pas expliqué exactement de quoi il s'agissait. »

« Ah. C'est l'appropriation. On va simplement déterminer qui tu es vraiment. Tu vas avoir les yeux bandés et tu devras palper des objets. Les objets que tu choisiras feront de toi un homme nouveau. »

Tout un programme. J'enfile le vêtement qui consiste en une ceinture de cuir munie d'une lanière qui remonte dans le dos et m'encercle le cou. Je pouvais sentir l'odeur de buffle qui se dégageait du cuir et se collait à ma peau. Julie avait vraiment enfilée ce truc là ?

Ensuite, il me bande les yeux et me guide par la taille dans une pièce adjacente.

« C'est parti ! »

Je tâtais vainement des objets divers, m'accroupissant bientôt sur le sol duveteux. Non loin de moi, je sentais des respirations rauques d'autres gens. Des spectateurs. Ils ne disaient pas un mot mais je sentais une présence. J'aggripai bientôt un objet à angle droit, comme une équerre dont il manquait le côté le plus long. Je glissai l'équerre dans mon dos, dans ma ceinture. Je ramassai également quelque chose qui ressemblait à une carte à jouer, au milieu d'un fatras d'autres cartes,
et d'autres choses que je n'arrivais pas à définir. Je sentais régulièrement des formes cylindriques, que je repoussais systématiquement, de peur de me faire mal en glissant dessus. Lorsque j'eus amassé suffisamment de choses à mon goût, je sollicitai l'arrêt de cet expérience étrange. Au moment où j'eus formulé ma requête, je sentis du mouvement autour de moi. J'avançai à tâtons et tombai rapidement sur des jambes d'hommes, plus ou moins velues. En essayant de me relever, des mains se posèrent délicatement sur mon crâne et une voix me dit :

« Tut tut, ce n'est pas encore tout à fait terminé l'agneau. »

C'était la voix du renard à l'entrée.
Je sentais également des jambes de femme en tatonnant un peu plus. J'étais soumis à cette assemblée et n'avait d'autre choix que de les lécher un par un. Comme l'animal récompensait ses maîtres, je commençai par lécher les jambes dénudées en tortillant la tête de gauche à droite. J'oscillai entre une personne et l'autre, et sentai au fur et à mesure l'excitation de mes maîtres monter. Parfois, je sentais leur souffle sur ma nuque baissée. Je léchai du mieux que je pouvais leurs jambes, leur sexe, l'un après l'autre. Des femmes arboraient des sexes d'homme en plastique et attendaient également que je les satisfasse.
J'eus même reniflé une femme sans autre vêtement que des cordelettes qui enserraient ses cuisses, et j'introduisis aussitôt mes doigts dans ses orifices. Elle cria d'une voix grave, si bien que je crûs reconnaître la grande giraffe que j'avais croisé peu de temps auparavant. Je sentais encore l'effet de la drogue, et je continuais sans relâche jusqu'à ce que chacun de ces messieurs lâchent nonchalamment leur liquide séminal dans mes cheveux. Après quoi la femme aux cordelettes resta avec le renard pour me faire une fellation, ils s'attachèrent à faire jaillir de mon sexe une nuée ardente qu'ils nettoyèrent aussitôt de leurs langues avides. Ils me laissèrent là quelques minutes, après m'avoir ordonné de ne pas bouger. Ils revinrent avec un tuyau d'arrosage et me lavèrent, puis ils coupèrent mes cheveux. Enfin, le renard retira le bandage de mes yeux et déclara qu'on allait de suite examiner ce que j'avais récolté.
Il me demanda également si je souhaitais commander les photos de la cérémonie ! J'avais ramassé au sol les objets suivants : une crécelle, une carte avec une fleur de lotus dessinée dessus, et un fouet sur lequel était gravé un marteau et un burin. La carte était une carte de tarot chinois. L'homme en renard me confia qu'il s'agissait de Bixia Yuanjin, la déesse de l'aube de la mythologie chinoise. Je serais heureux et j'aurais des enfants, me confia-t-il avec émotion.
Mon oeil, pensai-je. Mais cette idée me rassura tout de même. Peut-être était-ce un signe. La coincidence était malgré tout surprenante. Je retirai ma ceinture de cuir, et je reprenais mes habits. J'errai maintenant seul dans les couloirs, songeant à cette nouvelle escapade solitaire. Cet endroit était vraiment bizarre.
Je retrouvai Julie en compagnie de plusieurs hommes, accoûtrés curieusement. L'un d'eux a autour de son cou une fourrure argentée et très peu d'habits. Bacon était également présent, toujours muni de ses lunettes et je réalisai que je ne me souvenais pas avoir jamais aperçu ses yeux depuis notre arrivée. Une vieille femme s'était recouverte d'huile grasse et s'emmitoufflait dans un déguisement d'animal marin, peut-être une otarie, ou un éléphanteau. Elle était répugnante mais plusieurs personnes, passant à proximité, la saluaient poliment, comme font les gens qui se sentent inférieurs, en saluant brièvement quelqu'un sans oser lui adresser vraiment la parole.
J'arrivais à temps pour la journée du froid, mais je voulais plutôt siroter un verre d'alcool dans un coin et me faire oublier. Je le fis savoir à mes amis, qui me pressèrent d'aller m'habiller (??), que pour rien au monde ils ne voudraient que je manque ça, etc.
Bref, me voici retournant au local d'essayage pour récupérer un déguisement, suivant les conseils des autres.
Je revins déguisé en singe, je me trouvais parfaitement ridicule. En passant devant un miroir, ma tête de babouin féroce me glaça le sang et je me demandais dans quelle galère je m'étais mis. Puis, tels des pélerins guidés par le seul sentiment de luxure, nous errions dans une cour longiligne pour arriver sous un dôme translucide, invisible de l'extérieur, mais gigantesque, où il régnait un froid glacial. Des igloos parsemaient le dôme et des buffets sur le thème du grand froid décoraient joliment la pièce. A plusieurs reprises, un type avec une tête de poulpe et des tentacules tenta de me coller un de ses doigts dans l'arrière train. Ceci semblait très anodin, puisque je vis d'autres inscrits faire de même juste avant. Mais entre le voir et subir les assauts répétés d'un débile parré de tentacules en plastique, c'est une autre histoire. Je craquai brusquement et haussai le ton en lui expliquant que s'il recommençait, je lui collerai ma main givrée dans la figure.
Il haussa les épaules, et alla trouver d'autres camarades de jeux.
Je déteste les pieuvres et autres machins de ce genre.
En fait, cette après midi grand nord me semblait être assez réussie, et les igloos m'impressionnaient. Des groupes se formèrent, les conversations allèrent bon train. En quelque temps, les groupes s'installaient dans des igloos, et après le repas, les jeux sexuels prirent le dessus. J'eus la sensation que les aliments que j'ingérais étaient encore bourrés de drogues diverses, car j'eus des vertiges à peine quelques minutes après avoir croqué dans des beignets aux légumes, dont je pouvais difficilement identifier le contenu. Au dessert, je dégustais une barre glacée, dont le goût extrêmement prononcé d'urine ne se manifesta dans ma bouche qu'après de longues minutes. Me sentant trahi, je jetais ce batonnet au sol, et me frayai un chemin vers le bac de bigorneaux le plus proche. Ce ne pourrait que être mieux. Je sentis vivement le sol se dérober sous mes jambes, il me fallait m'asseoir au plus vite, retrouver mes amis. Retrouver Julie.

Heureusement, je tombais immédiatement sur notre igloo, où un spectacle fort prenant se jouait devant moi. Georgette, parée de bois de rênes, enfonçant son poing dans l'anus de ce cher vieux Bacon. Je restai un peu stupéfait de cette scène, et cherchai tout de suite Julie du regard. Heureusement, la belle ne se faisait pas perforer de la sorte. Néanmoins, un de ces types bizarres couverts d'huile répugnante lui carressait les cuisses avec insistance. Jaloux, je me glissai entre eux, mais l'autre ne s'arrêta pas pour autant. Lors de nos acrobaties amoureuses, nous utilisions en coeur les morceaux de glace décrochés ça et là pour intensifier au maximum le plaisir de ces moments.

Toutes les journées ici se terminaient dans l'épuisement, et dans l'apaisement. Mes prises de vue sur cet étrange microcosme se fixèrent à jamais sur les murs de ma conscience endolorie. J'eus maintes fois l'impression de me surpasser, mais aussi de me découvrir. Je repensais souvent à cette femme aux yeux plissés qui avait promis de rester à mes côtés. Elle avait du apprécier le spectacle ces derniers jours, et je me posais la question de savoir si ces vulgarités ne lui auraient pas fait changer son fusil d'épaule. Par ailleurs, sur le chemin du retour, je pensais à l'un des frères de Julie, Gérald, et si, pour les raisons que je vais exposer, il n'aurait pas eu une place toute désignée dans cette redoutable maison d'hôtes.


Après l'épisode tonique de l'hôtel de campagne s'installa la saison hivernale. Nous habitions un appartement mal isolé, et ressentions mieux que quiconque l'arrivée des vagues de froid. Julie était issue d'une famille nombreuse, éclatée, un peu recomposée. Elle partageait le même père que le sieur Gérald, qui, à vingt trois ans, n'avait pas encore choisi de voie bien définie. Il interféra graduellement avec l'harmonie de notre couple, ce qui réchauffa considérablement les esprits, et participa lors de maintes soirées à nous faire oublier complètement nos piètres problèmes d'intérieur.

Il avait été successivement étudiant en médecine, pour faire honneur à son père, étudiant en psychologie, étudiant en droit, étudiant en beaucoup de choses. Ses études, systématiquement, se terminaient en queue de poisson, car il ne mettait pas assez de coeur à l'ouvrage et, petit protégé de la famille, il développait sans le savoir la plus grave maladie familiale des temps modernes : le syndrôme de l'enfant couvé. Les travers psychologiques de Gérald ne s'expliquaient pas seulement par l'approche oedipienne traditionnelle. Les vraies pulsions qui l'animaient restèrent secrètes pour nous, et les rapports que nous entretenions avec lui n'eurent pas à mettre quoi que ce soit en cause vis à vis de Gérald. Il venait souvent à la maison le dimanche pour déjeuner ou dîner en notre compagnie, et s'invitait parfois à l'emporte pièce.

Je ne me souviens pas de la première fois que j'ai rencontré Gérald. Ce devait être lorsque j'allais rencontrer les parents de Julie, les premières fois. Il ressemblait plus ou moins à un hippie, vêtu souvent d'habits aux couleurs du drapeau africain, aux cheveux noirs toujours sales, qu'il frictionnait savamment à la pâte de bananes broyées mélangée à divers produits répugnants dont la saleté intrinsèque n'avait d'égal que l'odeur piquante et moisie.

Gérald avait eu à la fin de sa seizième année un problème majeur d'identité. Outre ses penchants malsains pour l'auto-mutilation, qu'il cultivait en toute discrétion dans des endroits isolés, il était animé d'un irrépréssible besoin de se masturber. Ceci n'aurait pas créé de polémique si, juste avant ses dix-sept ans, la vidéo de ses exploits n'avait pas été découverte par erreur. Il se filmait en action depuis longtemps déjà.
Dans le film, il se tortillait comme un beau diable, dans sa chambre, dans la forêt, sous un pont. Il parlait se sa chair comme d'une viande à rôtir. Complètement transmuté, il sautait d'un endroit à l'autre en débitant rapidement des bribes de phrases désordonnées, tel un magicien trop pressé d'invoquer les dieux avant qu'ils ne lui tombent sur la tête, brandissant son sexe, le maltraitant parfois, comme s'il voulait le punir de lui infliger malgré lui d'intenses souffrances.
Un jour, la caméra qu'il utilisait tomba en panne. Quelques temps après la panne, ses parents, qui étaient au courant, amenèrent l'appareil défectueux pour réparations au Truc-en-vracs le plus proche.
Sa cassette secrète était encore logée dans le lecteur, si bien que le vendeur eut immédiatement connaissance de ses exploits honteux. Il transmit rapidement la cassette à ses amis, et le film fut bientôt propagé sur internet, et pouvait être visualisé par la terre entière.
Comme son « bâton chaud », et ses « jigues à rôtir », les carottes étaient cuites.
Lorsque le réparateur rendit la cassette à ses parents, il ne fit pas mention du contenu de la cassette. Les parents n'en eurent donc pas connaissance, mais Julie le savait. Je le savais aussi. Il ne savait pas que je le savais, mais il devait bien se douter que Julie avait pû m'en parler. Quoi qu'il en soit, ce sujet était resté tabou et il n'en parlait jamais. Je pense que cette histoire avait du quelque peu le refroidir.
Gérald semblait à un tournant de sa vie. Il avait goûté au charme des soirées jet-set parisiennes grâce à une de ses connaissances, et soignait son apparence depuis son arrivée à Paris. Il se maria à une femme ukrainienne, peu après l'avoir rencontrée, probablement au cours de l'une de ces fameuses soirées où il se vantait souvent d'avoir telle ou telle célébrité pour nouvel ami. A son arrivée à Paris, il avait dégoté un emploi de portier dans un prestigieux établissement, encore grâce à un de ses amis. Quand ses heures étaient terminées, il partait aussitôt rejoindre ses nouveaux « amis » de la haute société, mais il se rendit compte rapidement qu'il ne pouvait pas suivre le rythme de vie de ces gens. Ceci le vexa profondément, et il se jura qu'il ferait fortune.

Ilyana

Posté le 5 avril 2010 par NanoMeT

Pour Gérald, la vie n'avait été qu'une longue suite d'échecs. Il refusait l'indéniable, ce qui faisait de lui le plus aveugle et le plus intéressants des nombreux clients que la ville moderne offre de nos jours aux hôpitaux psychiatriques, qui, faute de personnel compétent à payer au lance-pierres, finissent par déposer le bilan. Les premiers échecs de la vie professionnelle de Gérald avaient été éloquents, mais les tentatives forçaient l'admiration. Le premier de la liste fut une tentative d'ouvrir une société de nettoyage à sec de voitures. Le concept était simple : nettoyer les voitures d'une clientèle riche et aisée, sans utiliser de savon, uniquement des produits naturels qui ne polluaient pas. Fort de son audacieux projet, Gérald se lança et tenta de mener sa barque tant bien que mal pendant un an. Les soirées de la haute, et ses multiples contacts dans le monde des portiers des grands hôtels parisiens l'encouragèrent à se lancer. L'idée avait du charme.

Néanmoins, les charges multiples, les difficultés relationnelles, et d'autres facteurs mirent son activité en péril, et rapidement le vent tourna. Il devait se résoudre à l'évidence : ce travail ne lui permettant même pas de subvenir à ses besoins nutritionnels élémentaires, il dût abandonner. Pendant plusieurs mois, il se venta du succès émérite de sa société (qu'il n'avait pas même créée officiellement), et parla d'embaucher du personnel, d'ouvrir des succursales dans d'autres villes, etc.

Ces mensonges n'étaient pas si terribles, je comprenais sans peine que lorsqu'on démarre un projet, on veut y croire, et on tente mordicus de se convaincre que ça va marcher, par tous les moyens. Pour Gérald, le discours reflétait souvent cette volonté de réussir, et le fait qu'il n'y avait pas d'alternative.
Quand il mangeait à la maison le dimanche, il parlait très souvent du succès de ses affaires, si bien que, lorsqu'il abandonna, nous ne comprîmes pas immédiatement un revirement si soudain. Peu de temps avant, il nous expliquait qu'il avait mis suffisamment d'argent de côté (30 000 euros) pour améliorer ses conditions de travail, et acheter du nouveau matériel.

Comment pouvait-il abandonner du jour au lendemain alors que peu de temps avant il avait réussi à amasser autant d'argent ?

Ce genre de mensonge était monnaie courante, mais celui là fut le premier dont nous eûmes conscience, Julie et moi. Puis vint Ilyana.
Ilyana et Gérald s'étaient rencontrés grâce à Phil, un animateur radio à l'accent marseillais dont Gérald s'était pris d'amitié lors des nombreuses soirées privées auxquelles il se rendait. Phil travaillait pour la mafia ukrainienne et facilitait l'implantation des filles sur le territoire français, en jouant un rôle d'entremetteur. Officiellement, il travaillait pour la télé et la radio, et occupait une place désormais incontournable dans certaines émissions branchées du paf.
Pour Phil, Gérald fut un véritable cas d'école. Six mois après avoir présenté Ilyana à sa tendre victime, ils se mariaient dans la plus grande discrétion. Un mois avant le mariage, Ilyana avait avoué à Gérald qu'elle souhaitait obtenir des papiers d'identité français, et qu'elle ne comptait pas par ailleurs rester avec lui pour bien longtemps. C'était leur première dispute. Après de longues discussions, ils finirent d'un commun accord par établir qu'ils se marieraient malgré tout, mais qu'ils se sépareraient lorsqu'elle aurait obtenu ses papiers. Elle ne lui révéla pas que leur rencontre n'avait rien de fortuite, et que Phil avait même été payé pour faire d'eux un joli petit couple.

Chacun y trouvait son compte. Pour Gérald, ces évènements coincidaient avec la perte de son activité de nettoyage, même si aux yeux de son entourage, les affaires tournaient. Avec Ilyana, il se sentait revivre. Ah ! Il était enfin quelqu'un, il avait enfin du répondant face à ses frères qui avaient si bien réussi. Il voulait absolument prouver au monde entier qu'il pouvait réussir sa vie, et coucher avec une femme fatale. La pression sociale et familiale furent donc les premiers éléments de réponse à nos interrogations mutuelles à propos du cas Gérald. Cependant, au moment du mariage, nous n'avions pas du tout conscience de ce qui se tramait.
Ils se marièrent, donc, et tout alla de mal en pis. Gérald se fixa un objectif impossible à atteindre, une fois de plus :
Il se mit bille en tête qu'il garderait Ilyana à ses côtés, qu'elle changerait d'avis. En Ukraine, lui répétait-elle souvent,

« Les hommes sont pas des couilles molles comme en France, ils prennent les choses en main. » (accent ukrainien, en roulant les R).

Parfait se dit-il, je vais prendre les choses en main. Grosse erreur. Ainsi se mit doucement en place le processus mental qui allait bientôt dominer la personnalité branlante de Gérald. A la maison, il se faisait à moitié traîner dans la boue par sa femme provisoire. Chez nous, et aux yeux du reste du monde, il était un homme accompli avec pour mission de subvenir exclusivement aux besoins de sa femme et de ses futurs enfants. La question de l'argent devint de plus en plus importante, étouffante, oppressante. Le discours ambiant oscillait courageusement entre la paranoïa, l'apologie du capitalisme et de l'économie de marché, la haine viscérale pour les légumes verts, j'en passe et des meilleures.

Ilyana était sortie tout droit d'une bande dessinée pour adolescents pré-pubères. Une longue chevelure blonde cachait une peau de bébé laiteuse, elle s'habillait chez les plus grands couturiers. Elle portait les chaussures de marque dernier cri, ne faisait pas les soldes, car, « C'est poul les pauvles. », elle était mystérieuse, peu causante, et aurait charmé n'importe qui grâce à son petit accent de l'est. Elle était issue d'une famille pauvre, mais sa grande soeur, qui avait suivi les mêmes circuits mafieux qu'elle, s'était trouvée un bon pigeon de mari également, riche celui là. Pour Ilyana, sa soeur était l'exemple à suivre, l'emblème de la réussite. Elle devrait elle aussi trouver un mari plein aux as. Gérald cotoyait sa nouvelle belle famille régulièrement, mais le décalage entre eux était tel qu'un malaise s'instaurait, et Gérald luttait contre sa mauvaise éducation pour camoufler du mieux qu'il pouvait le fait qu'il n'avait tout simplement rien à voir avec eux. Victor, le mari de la soeur, les emmenait régulièrement dans des dîners mondains, des soirées friquées, et autres endroits tous plus mirobolants les uns que les autres. Encore une fois, Gérald refusa d'affronter ces différences, et se jura de réussir à faire un maximum de fric pour garder sa femme. Lorsqu'il la voyait déguster des douzaines de toasts au caviar en plaisantant de la médiocre prestation du DJ de la soirée de la veille, il se disait :

« Elle est heureuse dans ces ambiances là, c'est là que je dois arriver. »

Pour y arriver, il allait falloir trouver de bonnes idées, rapportant beaucoup d'argent, et vite.

Le bar des orteils

Posté le 25 avril 2010 par NanoMeT

Après l'échec de sa première tentative de débrouillardise autonome dans l'impitoyable société parisienne, Gérald ne se laissa pas démonter. La dernière machine vibro-nettoyante TRINGUEBA vendue, il partit en quête d'une nouvelle idée de business. Celle-ci ne se fit pas attendre. A la suite d'un reportage télévisuel sur les brasseries du quartier des Halles, Gérald se persuada que son avenir se ferait dans la restauration.

Ainsi, après moultes recherches dans les agences, sur internet, et auprès de ses connaissances, il trouva une affaire intéressante. Un individu revendait son fond de commerce, dans une petite rue située dans un quartier piéton parisien très à la mode. L'affaire était audacieuse. Et Gérald avait de l'audace à revendre. Il visita à plusieurs reprises ce bar à l'enseigne branlante, qui promettait de rapporter des tonnes d'argent s'il était bien géré, et rencontra le propriétaire, Tergie.
Tergie Verset était né d'un père américain, rescapé de Woodstock, et d'une mère italienne. Il traînait la patte dans son bar miteux, et laissait à Gérald une très mauvaise impression à chaque fois qu'ils se rencontraient. Durant la période avant l'achat, Gérald se rendit très souvent sur les lieux, non pas par fascination morbide pour ce qui paraissait être la lie de la race humaine, mais car il observait le fonctionnement du commerce. Tergie ouvrait uniquement le soir, et utilisait le bar essentiellement pour de la location. Durant les soirées, il faisait un peu d'argent mais participait surtout activement aux beuveries organisées par la classe parisienne dans son petit établissement.

Jusque là, nous voyions Gérald à un rythme soutenu, puisqu'il nous rendait visite le dimanche, mais, ces derniers temps, il s'invitait un peu trop systématiquement à mon goût, et déjà j'éprouvais un certain agacement à le voir faire irruption un peu au dernier moment à l'heure du dîner, comme si c'était quelque chose d'acquis. De plus, il nous bassinait beaucoup avec ce Tergie, qui n'avait rien compris au commerce, qui était vraiment un looser, qui, décidément, ne risquait pas de faire quoi que ce soit dans la vie s'il menait sa barque de la même façon qu'il menait son bar, si horriblemet décoré et agencé.

Les décorations étaient en effet affreuses, et à en croire les couleurs sombres et les associations injurieuses du mobilier post seventies avec celles-ci, on pouvait émettre raisonnablement deux hypothèses :
Soit Tergie était complètement apathique, et ne pouvait pas se résoudre à modifier quoi que ce soit au niveau décoratif,
Soit il avait des goûts infects, ceci étant dit en toute humilité, car je ne saurais prétendre à un quelconque bon goût, à un quelconque savoir en matière d'ajustements d'intérieur.
Quoi qu'il en fut, qui était Gérald pour le tourner à ce point en dérision. Je n'aimais pas la façon dont il jugeait ce pauvre Tergie.
Voir cet energumène déambuler à pas las et poussifs dans la poussière, l'humidité et l'odeur de tabac froid et d'alcool, dans ce décor austère, ne laissait finalement présager rien de bon pour l'avenir. L'avantage, c'était le prix raisonnable de l'affaire: 75000 euros, grosso modo. Et dans ces cas là, on se dit que vu l'environnement dans lequel ce curieux histrion évolue, ce bas prix s'explique certainement par le fait qu'il est parfaitement conscient de la masse de travaux à envisager raisonnablement pour la personne qui oserait reprendre ce fond de commerce.
Gérald avait conscience de la chose, mais misa tout sur le fait qu'il mettrait un bon coup de cravache dès qu'il aurait l'endroit en main, que, s'il était bien entouré, cette masse de travaux serait une formalité, et que son affaire pourrait tourner rapidement.
Présenté ainsi, la vie aurait pu, effectivement, prendre enfin une tournure normale pour Gérald. Gérald présenta ce bar extraordinaire, cette opportunité unique de sortir son épingle du jeu, à sa famille. Son père et sa grand-mère, après quelques visites à Paris, acceptèrent de financer son projet, à hauteur de 60% pour le père et 40% pour sa grand-mère.
Du côté plus jeune de la famille de Julie, la nouvelle s'était rapidement répandue, et on jasait déjà à propos de ce surprenant coup de pouce, qui dépassait largement tout ce qui avait été entrepris par les parents pour aider leurs progénitures dans l'entrée dans la vie active.
Gérald ne se laissa pas démonter, et utilisa l'argent aussitôt qu'on lui eût prêté. Dans la petite rue où se trouvait le bar des orteils, on pouvait déjeuner dans deux restaurants, un roumain, et un français. Le restaurant roumain était très copieux, tenu par des gens assez obscurs, mais très accueillants. Le restaurant français, quant à lui, était dirigé par un chef reconnu par tout le gratin New-Yorkais comme étant une figure incontournable de la nouvelle génération de cuisiniers talentueux qui savent mener leur affaire de main de maître, en proposant des plats à la fois abordables pour le grand public, et une cuisine mêlant douceur, agréable, savoir-faire, et inventivité dans une harmonie quasi parfaite. Il était, par ailleurs, un sacré connard. Le cadre était très familial, l'endroit était assez étroit, mais dans cette petite rue calme, on se sentait bien.

Le calme et la plénitude qu'on retrouvait le soir dans cette petite rue fut le principal problème de Gérald, alors que son homologue restaurateur en tirait un bénéfice certain, lui qui n'avait pas besoin de lever même le petit doigt pour que les clients affluent dans son auberge.


Gérald voua rapidement un culte immodéré pour ces deux restaurateurs, surtout le français, louant leur réussite dans leur implantation dans cette société aggressive dans laquelle il avait tant de mal à s'insérer. Le gérant de l'affaire roumaine, cependant, lui fit comprendre que son affaire battait un peu de l'aile, et qu'il s'apprêtait à faire ses valises pour la province, où il avait déjà repéré un restaurant à reprendre pour une bouchée de pain. Ceci fut le premier indice qui aurait pu faire comprendre à Gérald que les choses n'allaient pas être aussi simples que prévu. Malgré tout, il persevéra et se lia d'amitié avec ses nouveaux voisins. Un des tous premiers soirs, Boris Bacon se trouva par hasard dans le quartier. Il était sur Paris pour affaires, et il avait repris contact avec une vieille connaissance, MacFerrebeuf, avec qui il avait travaillé beaucoup plus jeune, lors d'un voyage au Vietnam où chacun d'entre eux était resté pendant plusieurs années.

MacFerrebeuf était un grand échalat de 1m90, au regard marqué et aux formes longilignes. Ses bras parfois balants ne se cognaient pas mais rappelaient plutôt une araignée qui se fraye son chemin dans la jungle urbaine. Son visage était creusé par une jeunesse tumultueuse trop farcie de substances illicites, et son franc parler n'avait d'égal que sa gentillesse. Il connaîssait bien les langues, et l'informatique. Son regard, quant à lui, s'éteignait de temps en temps comme une vieille ampoule qui clignote car elle arrive en fin de saison.

Bacon et MacFerrebeuf avaient toujours gardé le contact, plus ou moins. Aujourd'hui, il se retrouvèrent après 8 années de silence radio. Ils avaient beaucoup de choses à se raconter, et Bacon, féru de bonne cuisine, et à l'affut des restaurants huppés en toute circonstance, tourna son attention vers le restaurant français, voisin du bar de Gérald. Après un repas bien arrosé, ils rencontrèrent Gérald, qui était en terrasse avec le cuisinier, et lui racontait comment il avait mené les négociations du bar d'une main de maître, et comment il espérait un retour sur investissement rapide de l'argent qu'IL avait tant lutté à mettre de côté, et pour lequel IL avait sué sang et eau.

MacFerrebeuf intervint naturellement dans la conversation, et ainsi les deux tables se mélangèrent et les discussions allèrent bon train. Bacon, en discutant avec Gérald, fit le recoupement entre son nom et celui de Julie, et il s'exclama brusquement :

« Bon sang ! Mais je connais votre soeur et votre beau frère ! Je les ai rencontrés il y a peu ! Incroyable, comme le monde est petit ! »

Plus tard, MacFerrebeuf, assuré du fait qu'il n'avait pas affaire à quelqu'un de complètement inconnu, résolut de jeter un oeil à l'établissement nouvellement acquis par Gérald, et admira en premier lieu la motivation dont celui-ci faisait preuve quand il parlait de ses projets. Par ailleurs, Gérald était charmeur, et savait parfaitement jouer de son charme lorsqu'il sentait que son interlocuteur commençait à marcher dans son sens. MacFerrebeuf se sentit en confiance avec lui, et tomba amoureux de son projet. Il avait beaucoup voyagé, rencontré beaucoup de gens, il connaissait la vie. MacFerrebeuf avait du temps à perdre à Paris, il vivait sur les rentes accumulées grâce à ses deux appartements qu'il louait dans la région, venait de plaquer son précédent travail, et aimait bien ce type un peu perdu dans lequel il retrouvait quelque chose de familier.
Il expliqua que s'il le souhaitait, il ferait les travaux avec lui. Bien entendu, Gérald accepta sans sourciller.

Comment vas-tu, Mac ?

Posté le 25 avril 2010 par NanoMeT

Le surlendemain, MacFerrebeuf arriva vers 9H30 au bar des orteils. La veille, il avait discuté longuement avec son vieil ami pour lui demander conseil. Bien sûr, Boris Bacon ne connaissait pas suffisamment Gérald pour donner un avis objectif, mais il connaissait par contre son vieux pote, et il admira sa spontanéité, et sa gentillesse.

Avec Gérald, MacFerrebeuf dressa un état des lieux, et toute la journée, ils établirent un plan d'attaque, que Gérald avait déjà rédigé, mais auquel les idées de MacFerrebeuf s'ajoutèrent logiquement. Déjà, MacFerrebeuf sentit le personnage changer, en une seule journée. Le point de vue était fort différent lorsqu'on est subalterne, et, dans ce cas précis, Gérald s'adressa à MacFerrebeuf comme à un subordonné. Ce fut sa première boulette. MacFerrebeuf ne se berça pas non plus d'illusions. En fait, ce petit jeu l'amusa. Il avait en face de lui quelqu'un de vivant, d'enthousiaste, qui voulait mener à bien son projet.
Lui, il n'avait rien à perdre, juste un peu d'aide à donner, sans rien prendre en retour.

Sur ce point, Gérald se méfia rapidement, et les premiers jours, jusqu'à ce que l'abcès soit crevé, il garda ses distances avec MacFerrebeuf. Leur entente était comme un équilibriste sur son fil, qui peut tomber d'un instant à l'autre, mais qui connaît son métier, et en général ne flanche pas, puis arrive d'un point à l'autre de la corde en toute sérénité. MacFerrebeuf, qui sentit très bien cette appréhension, fit savoir à Gérald qu'il pouvait être assuré qu'il n'attendait absolument rien en retour. Son aide désintéressée, selon lui, lui serait rendue naturellement par la nature des choses. Mystique dans l'âme, MacFerrebeuf pensait constamment que chaque action qu'il menait avait des conséquences bien mesurables, et qu'il fallait faire le bien pour récolter le bien. Il était plutôt satisfait de l'approche qu'il avait eue avec son jeune camarade barman. Lorsque Gérald fut au fait qu'il ne devrait pas forcément payer MacFerrebeuf, l'atmosphère se détendit de jour en jour, et les deux devinrent rapidement proches, dans le travail en tout cas.

Les deux compères se comportaient de façon fondamentalement différente. MacFerrebeuf, qui avait beaucoup bourlingué, parlait de façon très franche et entière. Gérald, lui, savait bien jouer de son charme et aurait pu vendre un bateau à un bédouin dans le désert, s'il y avait vu un moyen de se faire de l'argent rapidement.
Une semaine passa, puis deux. Beaucoup d'amis de Gérald passaient voir le bar et observer à quelle cadence avançaient les travaux. MacFerrebeuf était toujours fidèle au poste, et commençait à déplorer le manque d'attention de Gérald. A la moindre occasion, Gérald s'évadait un moment pour discuter le coup avec les passants, ou encore s'absentait sans prévenir. A plusieurs reprises, MacFerrebeuf s'accordit des pauses et vit Gérald accoudé à la rembarde du restaurant roumain, buvant une bière en faisant des grands gestes, expliquant ses vues sur l'économie de marché et sa philosophie de la vie. Il parlait également souvent de sa femme, cette beauté de la nature qui était si mystérieuse, si douce, mais qui jusqu'alors n'avait pas daigné mettre les pieds dans le bar des orteils.

Dans ces moments là,
« qu'à cela ne tienne ! »,

pensait MacFerrebeuf. Il s'arrêtait et allait boire avec eux. Malheureusement, ce genre d'épisode se multipliait, et dans un premier temps il décida de s'acharner un peu jusqu'à ce que Gérald comprenne de lui même qu'il ne pourrait pas s'en sortir en rénvovant le bar en dilettante.
Les membres de la famille de Gérald ne tardèrent pas non plus à se joindre à eux pour mettre la main à la pâte. Plusieurs fois, ils débarquèrent de leurs différents horizons pour donner un coup de pouce au benjamin de la famille, qui avait tant à faire. Entouré de plusieurs personnes, MacFerrebeuf ne lésina pas et redoublait de motivation. Le matin, il arrivait systématiquement très tôt pour mettre son temps à profit, tandis que Gérald arrivait, lui, beaucoup plus tard. Il avait par ailleurs en permanence d'excellentes raisons pour expliquer ce retard, et racontait milles histoires, reculant encore d'autant plus le moment où il faudrait tout de même s'y mettre !

Malgré les difficultés d'organisation, le bar des Roses commençait péniblement à ouvrir. Les opportunités ne manquaient pas, et, bien que les travaux fussent loin d'être terminés, Le bar ouvrait et laissait la place aux tables et à la fête, reléguant les pots de peinture et les outils dans le cagibi de la cave, le temps fugace d'une ou deux soirées.
Un ami de MacFerrebeuf pilotait alors une association dont la préoccupation était le dialogue des personnes autour de son corps de métier et des autres métiers gravitant de près ou de loin autour de son activité informatique. A cette occasion, il louait des salles où il donnait rendez-vous à son réseau de connaissances (qui fonctionnait grandement grâce au bouche à oreille et grâce à internet).
Teddy "Bigfoot" Chambon invitait alors les participants des meetings à choisir entre de nombreux thèmes, et dressait des tables de discussions autour desquelles les gens débattaient librement autour du thème de leur table, pendant un temps défini pas trop court pour que les idées puissent sortir, pas trop long pour qu'on puisse avoir le temps de participer à suffisamment de tables rondes pour aborder plusieurs thèmes différents sans se lasser.

Sur l'initiative de MacFerrebeuf, tous les gens qui resteraient jusqu'au bout du meeting se rendraient ce soir là au bar de Gérald, où ils pourraient alors continuer tranquillement à discuter dans un cadre agréable où on pourrait boire un verre et s'amuser en même temps. L'idée était excellente, et permettait à Gérald de faire connaître son commerce de personnes de différents horizons (même si dans les faits les personnes qui se rendirent ce soir là au bar des Roses ne furent pas si nombreuses que cela).
Gérald, ne voyant uniquement que les visiteurs n'étaient pas assez nombreux (il faut comprendre : il ne se ferait pas beaucoup d'argent sur ce coup là), devint rapidement maussade, et aigri. Il ne pouvait pas admettre que symboliquement, cette soirée était un point de départ très positif dans sa carrière de gérant de brasserie, et que en aucun cas le faible nombre de clients était si dramatique que cela.
L'énervement intérieur vint progressivement. Il grommela des petites phrases ridicules, que personne ne pouvait entendre. Puis des soupirs. Il ne souriait pas. Lorsqu'un ami de Teddy vint commander un verre, il grimaça et tendit péniblement les trois verres demandés. Ensuite, il prononça carrément quelques phrases à voix hautes, sans même se préoccuper des braves gens autour de lui.
« Soirée de merde... »
Teddy entendit très distinctement ce cri de desespoir, puis il fit un peu plus attention jusqu'aux prochains râles de Gérald, et pensa d'abord qu'il avait du se passer quelque chose, qu'il avait du arriver une tuile à Gérald, et tenta de penser à autre chose. Peu après, ses yeux se tournèrent par accident vers Gérald qui recomptait le contenu de la caisse devant tous les clients, avec toujours ces petites phrases de dégoût. Il comprit alors de lui même pourquoi Gérald était tant contrarié. Le Lendemain, il rapporta bien sûr tous les détails à son ami MacFerrebeuf qui écarquilla les yeux au fur et à mesure du récit, mais rigola comme une baleine car finalement cela ne l'étonna qu'à moitié. Il s'excusa auprès de Teddy de l'avoir incité à se rendre dans ce bar. Bien entendu, Teddy s'en fichait pas mal, et ils plaisantèrent tous les deux encore un moment. MacFerrebeuf ne manqua pas de préciser à ce cher Gérald qu'il avait mal agi, qu'il avait tout simplement manqué de respect à ses propres clients.
Entre une mésaventure et une autre, Gérald se justifiait sans cesse de façon maladroite et la discussion dériva sur le thème des travaux et du planning qu'ils avaient au départ fixé, ainsi que sur le fait que Gérald passait énormément de temps au téléphone les jours où il fallait redoubler d'efforts, et que par ailleurs il arrivait relativement tard le matin.

Là encore, à plusieurs reprises, Gérald se défendit stupidement des remarques de son collègue en argumentant de façon brouillonne et fanfaronne. Il ne savait pas argumenter.
Avec les jours qui défilaient, MacFerrebeuf voyait son capital de temps s'épuiser pour un être qui passait le plus clair de son temps au téléphone, qui parlait constamment d'argent et de responsabilités, de sa femme, et de ses grandes théories sur les inventions dont il faudrait qu'il dépose des brevets avant qu'on lui vole les idées y étant associées.

Cette histoire nous remit en contact, Boris Bacon et moi. Nous lui avions laissé nos coordonnées, si bien que nous fûmes rapidement au courant de ce qui se passait au bar des roses. Julie, désireuse d'aider son frère, se déplaça à plusieurs reprises pour travailler: elle passa la peinture, lessiva les murs, vernit des meubles, déplaça, rangea, astiqua, des jours entiers. Elle s'éprenait d'admiration pour MacFerrebeuf qui avait aidé si spontanément son frère, et lui était de fait infiniment reconnaissant.
Venant régulièrement, elle ne tarda pas à faire les mêmes constatations que MacFerrebeuf, et prit moins de gants pour lui exposer sa façon de voir les choses. Gérald ne comprenait pas les messages qu'on lui envoyait. Rapidement excédée, elle arrêta de venir quotidiennement pour ne faire que de brefs sauts de temps en temps, et un jour, elle proposa à MacFerrebeuf de venir dîner à la maison, proposition qu'il acceptât.

Lors du dîner, MacFerrebeuf parla du passé de Gérald et évoqua notamment cette somme d'argent qu'il avait tout de même réussi à amasser à la sueur de son front. Julie, qui était parfois tranchante, s'indigna immédiatement.

« Il t'a vraiment dit ça ? » (Nous avions ce jour là suffisamment sympathisé avec MacFerrebeuf pour nous tutoyer mutuellement)

« Et bien il t'a menti, l'argent du bar provient exclusivement de papa et de ma grand-mère. D'ailleurs, il a un loyer à payer pour le bar, et un autre loyer à payer pour son appartement, donc je vois mal comment il fait pour s'en sortir. »

Nous étions pensifs, et surpris, surtout MacFerrebeuf. Ainsi, ce jeune freluquet mentait, et bien plus que de raison. A ce niveau là, pensa-t-il, ça frisait la maladie mentale. Il n'en dit pas un mot devant nous mais ses élans de sympathie envers Gérald avaient subi un sacré coup de frein.
Julie, par ailleurs, était dépitée d'un tel mensonge de son frère. Au fond de moi, je sentais la compassion que MacFerrebeuf éprouvait vis à vis de Gérald. A demi mots il nous suggérait de lui parler, de faire quelque chose pour qu'il comprenne ce que nous pensions. Au dessert, MacFerrebeuf nous avoua qu'il avait été accroché à la drogue dans sa jeunesse, et qu'il vivait aujourd'hui avec les séquelles liées à ce passé tourmenté. Nous avions bu, nous avions beaucoup parlé, et il se confiait à nous. La soirée se déroula tranquillement, et nous étions fort heureux, Julie et moi, d'avoir rencontré ce type qui débarquait comme un ange pour aider son prochain. Il projeta de se lever tard le lendemain, mais alla tout de même au bar pour les travaux.

Mon royaume pour une voiture.

Posté le 25 avril 2010 par NanoMeT

Une fin de semaine comme on en fait plus. Pluvieuse, puis venteuse. Le soleil surgit et fait finalement sa loi. La semaine a été fatiguante. Le travail a été dur, très dur. Mais tout va bien. Et ce samedi là, le cauchemar s'appelle Gérald. En début de semaine, Gérald avait débarqué à l'improviste, un soir. C'était mauvais signe puisque son jour de prédilection étant le dimanche, on était en droit de se demander ce qu'il allait bien pouvoir raconter comme histoire à dormir debout.

Gérald se comporta exactement comme il en avait l'habitude, chaque dimanche, lorsqu'il sonnait à notre porte pour nous donner de ses nouvelles et partager un repas ensemble. Il nous faisait toujours son petit numéro, se dandinait, souriant, lançait quelques blagues, ce qui nous amenait bien souvent à point à l'heure du dîner, en conséquence de quoi, conventionnellement, Julie lui demandait s'il souhaitait rester à manger. Toujours, il hésitait, marquant un temps au début, puis, à force d'habitude, il marquait un temps plus court, pour finalement ne plus marquer de temps de pause du tout.
Ce soir là Gérald attendit le repas pour faire sa déclaration. La préparation de celle-ci sembla si poussée qu'on aurait dit une demande en mariage, ou l'annonce d'un décès. Il prétexta des travaux dans le bar des Roses pour nous demander de lui prêter la voiture le lendemain: une vieille 205 robuste, qui nous était fidèle depuis que nous en avions fait l'acquisition, deux ans auparavant. Elle était tout de même très vieille pour une automobile, mais elle tenait le coup.

Nous acceptâmes sans trop hésiter, mais intérieurement, nous commençions déjà à nous méfier de tant de mise en scène pour nous demander un si petit service. La soirée arriva à son terme, sans autre évènement notable, et le surlendemain je demandai à Julie s'il avait restitué notre chère compagne à 4 roues. Réponse négative : elle l'avait eu au téléphone mais il avait palabré plusieurs minutes pour en arriver au fait qu'il était extrêmement occupé ce jour là et que, bien sûr, s'il fallait ramener la voiture il la ramènerait ce soir, très tard puisqu'il devait être à x endroit à y heure et qu'il devrait également être à je-ne-sais-quel-autre endroit une demi-heure après pour retrouver un quelconque quidam avec qui il devait absolument faire je-ne-sais-quoi, etc. Mais que si ça ne dérangeait pas, il la ramènerait plutôt le lendemain, parce que ça l'arrangeait beaucoup et que évidemment si personne n'allait s'en servir entretemps ça ne devait pas poser de problème, etc. Effectivement. Lorsque Julie me raconta ceci, je fus (tout comme elle) énervé du sans gêne de Gérald qui demandait à ce qu'on lui prête la voiture pour une journée, mais qu'il la gardait finalement beaucoup plus longtemps sans vraiment s'excuser, ça ne se faisait pas.

Plutôt méfiant, je demandai à Julie si elle voulait bien insister pour récupérer la voiture le lendemain, ne pouvant pas le faire moi même puisque je ne serais pas là pendant la journée.
Lorsque Gérald ramena la voiture, le lendemain, il avoua, toujours au téléphone, qu'il venait d'avoir un accident. Il ne laissa pas Julie le temps de parler et précisa qu'il n'était de toute façon pas en tord, que le conducteur avec qui il avait eu l'accrochage était vraiment un imbécile, que vraiment, on avait pas idée de sortir quand on conduit aussi mal, qu'il n'y aurait heureusement aucun problème avec la voiture puisque l'assurance allait évidemment rembourser les dégats puisqu'il n'avait pas commis de faute, et il s'éternisait en explications fumeuses, se justifiant longuement, s'enfonçant lentement dans un bourbier qu'il avait lui-même créé de toutes pièces.

Arrivé au bas de l'immeuble, il passa encore un coup de téléphone pour nous dire qu'il montait. J'étais moi même sur mon lieu de travail, aussi, Julie, qui était à la maison, l'accueillit. Mais, sachant qu'il avait eu un accident, elle insista d'abord pour descendre et constater l'étendue des dégats. Il prit un ton surpris dans le combiné, et n'eut d'autre choix bien entendu d'accepter. Julie tomba alors né à né avec notre chère vieux bolide, esquinté et blessé tel un animal tristement pris au piège et condamné à une mort certaine si nous ne l'arrachions pas rapidement aux griffes de l'individu sanguinaire qui avait commencé l'odieux travail.

Le parechoc était presque intégralement arraché, et pendouillait tristement au sol, encore attaché à l'armature par un frêle bras de tôle menaçant de céder à tout moment, tel un nerf à vif soutenant péniblement les muscles d'un organisme pertrubé. Dépitée, Julie remonta avec Gérald qui lui tendit le constat, proclamant son innocence dans cette affaire, vociférant des reproche envers l'autre conducteur. Seulement sur le constat, Gérald était en tort !

Dans cette affaire Julie fut donc pour la première fois confrontée à un vrai mystère : comment Gérald osait-il la prendre pour une attardée mentale en lui expliquant qu'il n'est pas en tort tout en brandissant un constat qui stipule le contraire ?
Comment, dans ce cas, pouvait-elle espérer avoir un dialogue avec lui ?
Sans laisser à Julie le temps de se remettre de ses pensées obscures, il expliqua d'abord qu'il allait réparer la casse, sans souci, et qu'il allait remettre le parechoc en l'état, et que tout serait bientôt rentré dans l'ordre.

Evidemment, ni Julie ni moi n'étions disposés à laisser Gérald reposer la main sur la voiture de sitôt. Il devrait rembourser les dégâts, et le plus tôt aurait été le mieux. Furieux, je me rendis donc deux ou trois jours après au bar, directement après mon travail, pour avoir une discussion d'adultes avec le monsieur déloyal de la catastrophe. Il était là, assis dans le bar, à tripoter son téléphone.

Gérald ne mesura pas tout de suite que malgré le ton grave que j'adoptai, je n'étais pas du tout enclin à écouter les salades qu'il nous servait souvent, et que cette fois-ci il devait écouter sans quoi nous en viendrions aux mains. Il écouta. Un peu. Il fit en tout cas le silence et sembla attendre péniblement, tel un enfant, que le sermon arrive à sa fin pour pouvoir rigoler de nouveau.
J'avais fait néanmoins ce que j'estimais alors être mon devoir, et j'avais annoncé sans sourciller qu'il devrait payer les dégats, en argent bien réel, et que je serais absolument catégorique : il payerait ou il ne remettrait plus les pieds chez nous. Il s'agissait là d'une question de respect, et je lui suggérais également fortement de se remettre en question de façon urgente, car il venait d'humilier sa soeur sans même s'en rendre compte (du moins je pensais qu'il ne se rendait pas compte). Ma seule erreur dans mon discours ce jour là fut peut-être de ne pas fixer de délai maximum, de date à ne pas dépasser sous peine de sanctions. Je présumais par erreur qu'il était suffisamment responsable pour reconnaître son manquement, et qu'il payerait aussitôt que possible. Je vivais un doux rêve.

Entre la vie de famille et le train train quotidien du travail, les mois défilèrent. Parfois, je faisais un saut au bar pour saluer mon beau frère, et j'invitai même quelquefois certains de mes amis pour boire un verre sur place. Rapidement, j'eus presque honte d'inviter des gens là bas si bien que j'arrêtai progressivement, tandis que Gérald m'encourageais plus que jamais à continuer.
Un dimanche soir, alors que j'étais de plus en plus impatient que l'on se fasse rembourser les 130 euros de frais de garage, Gérald nous rendit sa visite hebdomadaire, sous forme d'auto-invitation à dîner comme il en maitrisait l'art. Je profitais du repas pour lui rafraichîr l'esprit, en prenant des gants de soie pour le choix des mots que j'allais utiliser. Il m'assura que d'ici deux jours il se baladerait avec des liasses de billets dans les poches et que ça ne lui poserait donc pas de problèmes. Finalement, la conversation dériva lentement au gré du repas et nous eurent droit à beaucoup d'anecdotes intéressantes sur la manière dont il comptait agencer son lieu de travail, sur le déroulement des travaux, et surtout sur le fait qu'il travaillait très dur et que c'était très compliqué de gérer le personnel qui venait lui prêter main forte et la coordination des achats et la répartition des tâches.
En gros, Gérald s'exprimait comme un chef d'entreprise responsable, ce qui laissait présager beaucoup de bonnes choses, le bar avait l'air en de bonnes mains lorsqu'on l'écoutait parler.
La semaine suivante, n'ayant pas donné signe de vie probant de la semaine, Gérald s'invita de nouveau, d'une façon encore une fois un peu détournée, en téléphonant relativement tard, pour finalement nous expliquer qu'il lui était arrivé beaucoup de soucis ces derniers jours, qu'il avait des moments de doute, d'autant que Mac Ferreboeuf lui avait fait défaut plusieurs fois, j'en passe et des meilleures. Ce soir là, il jouait un véritable numéro de chien battu, absolument dramatique, mais trop grossier pour que nous ne le remarquions pas. Je le vis venir à des centaines de lieues, et je tranchai net ses élucubrations en posant la question du remboursement, puisque le temps passait et qu'il n'en faisait jamais mention.

Quelle bêtise n'avais-je pas fait, de quelle audace ne faisais-je donc pas preuve en amenant le thème de l'argent sur la table, tandis que mon cher beau frère traversait une passe si difficile, si terrible, le sort décidément s'acharnait sur lui. Il sortit de ses gonds assez soudainement à la simple mention du fait qu'il avait dit qu'il rembourserait plusieurs jours avant, mais qu'il avait tout simplement laissé le sujet sans suites sans nous donner aucune nouvelle, et en faisant de grands gestes, il sortit quelques billets de sa poche et les jeta dans ma direction sur un fond sonore de ce genre là :

« Puisque c'est comme ça, tiens, le voilà ton fric, puisqu'il n'y a que ça qui compte ! »

Les billets s'étalèrent lamentablement sur la table après une vaine glissade jusqu'à mon bas ventre, et je les vis légèrement osciller, ils voulaient me faire un signe. Ces braves petits billets avaient l'air de me remercier de les tirer d'une mauvaise passe, ils étaient heureux de changer de propriétaire.

Viens chere mios.

Posté le 18 juillet 2010 par NanoMeT

La période qui suivit fut désastreuse pour Gérald. J'éprouvais paradoxalement de la compassion pour lui, souvent de la pitié. Il continuait allègrement dans la même direction, persevérant dans les faux-semblants, la calomnie et les psychoses de toutes sortes. Lorsqu'on le croisait, il se plaignait de plus en plus, tel qu'il devenait vraiment lassant et pénible de passer des soirées avec lui. Il avait passé une première grosse commande d'alcool avant d'accueillir les membres de l'association dans son établissement. Elle avait été passée gratuitement, comme ça se fait souvent dans le milieu des brasseries, car à la première commande ils vous livrent et vous avez la possibilité de payer à la seconde livraison.

Il dépensa alors beaucoup d'argent mais la cadence de consommation n'alla pas au rythme voulu, et ceci contribua à le faire douter. En fait, il géra tellement mal les débuts du bar qu'à la seconde commande, il demanda une livraison tellement ridicule que la société aveyronnaise à qui il s'adressait rechigna à le servir, et la conversation téléphonique avec l'équipe commerciale tourna au vinaigre. Il se sentait de plus en plus mal et n'avoua jamais avoir fait une faute. De son point de vue, le coup du sort dont il était la victime n'était qu'une confirmation de plus qu'il devrait ne jamais se laisser marcher sur les pieds et qu'il pouvait être fier d'en être arrivé là aujourd'hui.

Il ne tarda pas à accuser MacFerrebeuf et d'autres visiteurs de se servir dans la caisse dans son dos, ce qui moralement lui donnait une porte de sortie, qu'il empruntait en rejetant des fautes sur les autres. Ainsi, les commandes se firent de moins en moins, et tous ces avantages qu'il nous faisait miroiter un jour en vantant le nombre de réductions qu'il obtenait en commandant l'alcool à cette société, se transformaient en vulgaires courses pitoyables chez Monoprix, le jour suivant.

Qui avoue ses fautes ? Qui sait faire ça ? Pas Gérald. Quelles étaient ses motivations ? Il devait gagner de l'argent et se battre pour survivre !
Et subvenir aux besoins de sa femme, pour qu'elle soit fière de lui, qu'elle reconnaisse son succès. En attendant, ce n'était pas vraiment le cas.
Elle méprisait Gérald au point de l'humilier aux moindres occasions.
Lorsqu'elle prévoyait des soirées, elle ne l'invitait même plus à venir. Ils ne faisaient pas l'amour, se parlaient à peine. Gérald fermait les yeux et mettait le manque d'argent en cause. Il clamait à qui voulait bien l'entendre, que, lorsqu'il serait riche, elle serait forcément de retour dans ses bras et elle l'admirerait de toutes ses forces. Là encore, il se trompa. Il augmenta finalement progressivement le nombre de visites qu'il nous rendait et se confiait volontiers au sujet de sa femme, ponctuant des passages à vide pleins d'émotions par des moments d'extrême ingratitude envers tout ce que la vie lui avait apporté jusqu'alors, niant en bloc qu'il avait pu avoir merdé à un moment donné sur un thème ou sur un autre.
Je traitais volontiers sa femme de prostituée avérée, tant le comportement de Gérald n'était pas plus glorieux que le sien (si tant est qu'il nous eut raconté la vérité à son sujet). Puis, je me surprenais à la comprendre, car je savais que sa description des faits n'était jamais objective. Moi qui n'avait pour ainsi dire quasiment jamais parlé à cette jeune femme, je ne savais que peu de choses sur sa vie, si ce n'est ce que mon imbécile de beau-frère avait pu m'en rapporter.

Lorsque je tentais de convaincre Gérald de la quitter, que ce serait plus raisonnable pour leurs santés mentales respectives, il lui arrivait de m'écouter un instant, ou du moins j'avais parfois brièvement cette impression. Il se ravisait la plupart du temps. En son for intérieur, il tenait un bout de la vérité : une vérité dorée, faîte de liasses de billets, de comptes en banque aux Maldives, d'achats espiègles chez Louis Vuitton. Il utilisait sa vérité pour rebondir, inlassablement. De mon point de vue, il se voilait la face, et ne jurait que par l'argent, ce qui était franchement détestable.
Ilyana le jetait bien souvent à la porte de son propre appartement, et la réalité de Gérald se dégradait encore et toujours, alors que son bar ne tournait pas suffisamment bien, et qu'il continuait à utiliser sans vergogne les quelques rares potentiels amis, tel que MacFerrebeuf, qu'il aurait pu avoir. Un soir, il me demanda, comme il savait si bien le faire, s'il était possible qu'il habite momentanément chez nous le temps qu'il se refasse un peu plus d'argent pour assumer un loyer, car il ne s'en sortait plus, et il risquait d'un mois sur l'autre de se retrouver à la porte. J'avoue que je fus surpris par cette première demande tant il nous avait si souvent expliqué que le mari de la soeur d'Ilyana, dont il nous parlait régulièrement, tant son mari détenait tant d'appartements et d'endroits où passer du bon temps, richissime qu'il était. Là encore, je réalisais combien il était difficile de faire la part des choses et je me demandais si tout ceci était vrai ou non. J'acceptais, hésitant, en déclarant qu'il pourrait compter sur notre aide à Julie et moi en cas de coups dûrs. Puis, j'ajoutais des conditions, et je le questionnais sur l'état d'esprit d'Ilyana à ce sujet. A cela, il répondit de façon fort évasive, et je sus qu'il mentait dès qu'il eut dit qu'elle accepterait et ne le lâcherait pas. C'était évident. En tout cas il était certain qu'il ne disait pas tout. J'acceptais de l'héberger, au cas où sa situation tourne vraiment mal, et je mettais d'emblée une durée maximum à une éventuelle période où il resterait chez nous si ça devait arriver: deux, ou trois mois. En prononçant ces mots, je ne pensais pas que ça arriverait trop vite, mais je savais bien qu'il était capable de tout rater à ce point là.
Je n'imaginais pas que Gérald nous mente au point d'inventer une vie entière. Certes, il nous cachait beaucoup de choses, mais certaines d'entre elles étaient faciles à deviner. Comme, par exemple, le fait que sa femme ne l'aimait pas. C'était criant, et nous n'avions pas besoin de la rencontrer en chair et en os pour nous en convaincre. Mais, un soir, il repoussa encore plus loin les limites de la loufoquerie dont il était devenu le maître incontesté. Il était un spectacle vivant. Je le haïssais, et l'admirais. Je cherchais vainement les raisons profondes d'un tel mal-être. Jusqu'où cet énergumène pourrait-il aller ? Très loin, probablement.
Ce soir là, il inventa une histoire si violente que le cas relevait directement de la pathologie. Il nous expliqua qu'il n'avait pas dormi de la nuit, car Ilyana avait eu un accident, qu'il avait passé la nuit à son chevet, à l'hôpital, qu'il était très fatigué, qu'il devait retourner au bar car MacFerrebeuf n'arrivait pas à gérer correctement l'établissement en son absence, et qu'il avait peur qu'il ne s'occupe pas suffisamment bien des clients, et d'autres absurdités de ce genre. Gérald arrivait à médire, dans une situation critique, sur la seule et unique personne qui lui témoignait son soutien en travaillant gratuitement pour lui, sans demander en retour. Ilyana avait une triple fracture du visage (et accessoirement une fracture de Leufort de niveau 3), suite à une violente aggression où les délinquants l'auraient faite tomber de son scooter et l'auraient rouée de coups, provoquant un état à la limite du coma pour la pauvre demoiselle qui rentrait chez elle, probablement ivre (selon les dires de son mari), à une heure très tardive. Personne n'avait assisté à la scène, aucun témoin oculaire non plus, et donc un grand mystère, d'autant qu'Ilyana, selon Gérald, ne se souvenait pas du moindre détail de cette fin de soirée.
Cette histoire était curieuse, mais Gérald prenait un ton tellement dramatique qu'on ne pouvait qu'avoir envie de le soutenir, aussi nous restâmes là, à se demander s'il allait tenir le coup, tant le sort semblait s'acharner sur lui. Il était vraiment très fort. Selon Gérald, les blessures dont Ilyana avait été couverte, notamment au visage, laisseraient des traces pendant très longtemps, au mieux, et seraient permanentes dans le pire des cas. A peine deux semaines plus tard, Ilyana se rendit au bar, car elle avait fini par daigner passer une ou deux fois depuis l'ouverture. Là, deux clients discutèrent même avec elle, Gérald à ce moment là était sorti une heure et MacFerrebeuf, ignorant le mensonge de Gérald, vit Ilyana, et ils échangèrent également quelques mots. Encore plus tard, en discutant avec MacFerrebeuf, j'appris qu'elle avait un oeil au beurre noir, mais pas grand chose. Bref, elle n'avait rien. Absolument rien. Gérald nous avait mystifié, sans aucune raison apparente.
Nous ne nous rendîmes pas compte de son mensonge avant très longtemps, mais je l'avais deviné. Je commençais à connaître le personnage, et d'autres choses m'embêtaient quand je voyais pointer son nez. Je savais pertinemment que ce genre d'homme pouvait me mener à ma perte avant même que je ne m'en aperçoive. Son trop plein d'assurance, son discours incohérent, et ses moments de doutes, lorsqu'il y en avait, dévoilaient une facette de cet homme que je me mis à admirer de plus en plus, bien malgré moi. Ses faiblesses me touchaient dans les tréfonds de mon subconscient, et je laissais doucement le doute m'envahir, quand les yeux interrogatifs et pleins d'amour de Julie se posaient sur ma mine fatiguée.
Jusqu'au moment de leur séparation, Gérald consolida soigneusement l'image qu'il voulait que nous nous fassions d'Ilyana. Sa volonté d'expliquer son comportement méprisant envers lui par les différences de culture et de besoins le maintena dans un état de transe obscure et permanente. Lorsqu'il sonna à notre porte, pour finalement nous demander de l'héberger, son discours avait changé du tout au tout, comme pour nous dire :
« Hey ! Regardez, j'ai enfin changé, j'ai compris ce que vous attendiez de moi. Puisque maintenant je pense comme vous, est-ce que je peux dormir chez vous pendant un temps ? »
Je répondis oui, bien obligé de respecter la famille. Après tout, il était le frère de Julie, même si pour moi il était plus ou moins aussi la lie de l'espèce humaine. Un parasite qui s'accroche à votre paroi, et n'en repart que lorque vos ressources arrivent à épuisement. Nous acceptâmes, et j'en profitai pour rappeller que cet accord comportait des conditions. Je répétai ces conditions et j'en rajoutai une :
L'obligation de participer aux courses, physiquement peut-être mais financièrement de façon certaine, incontournable. Il le fallait. De mon point de vue, si l'argent était la seule chose que cet être dégoûtant respectait, il me fallait utiliser l'arme financière en retour pour arriver à mes fins. Il s'agissait autant d'une étude anthropologique visant à observer les actes d'un hurluberlu qu'une tentative de dialogue, une main tendue vers le bloc d'imbécilité le plus pur qu'il nous ait jamais été donné d'observer. Une partie de mon coeur invoquait déjà un démon annihilateur d'énergie négative, cette énergie de nature identique aux ondes contaminées que rayonnait Gérald, dans ses élans de destruction effrenée. Ce tendre démon me sommait de saisir le col ridicule de sa chemise amidonnée, le faire pivoter de 180 degrés, et de le flanquer à la porte sans autre forme de procès. Mais les forces du bien (celles qui font souvent tout foirer bêtement) me chuchotaient quel soulagement ce serait d'éviter un conflit dont l'issue serait irréversible. Ils me lançaient des petites phrases percutantes, qu'ils rythmaient par de longs soupirs amicaux:
« C'est ton beau-frère après tout. Tu dois lui laisser une chance de bien agir. »
Bien agir. En effet, c'était important. Cette fois-ci, les forces du bien triomphaient. Gérald pouvait rester chez nous quelque temps.

Top départ

Posté le 18 juillet 2010 par NanoMeT

Comme nous le subbodorions légèrement, le séjour de Gérald à la maison ne se passa pas exactement comme ce à quoi peut s'attendre une soeur attentionnée qui veut héberger son frère pour le dépanner. La question de l'argent continuait de tarauder Gérald, il en parlait tellement souvent qu'il était impossible pour moi de ne pas penser aux conditions qui faisaient qu'il avait obtenu le droit de rester un peu chez nous :
Il devrait participer financièrement aux courses pour la nourriture... et se comporter décemment. Voici donc, en toute honnêteté, comment se comportait Gérald à la maison.
Le matin
Le matin, Gérald se réveillait à une heure raisonnable. Il était tout de même un peu obligé, puisque nous nous levions, pour ma part pour aller travailler, pour Julie, pour faire tout un tas de choses qu'elle notait soigneusement dans un planning qu'elle tenait à jour tous les soirs. Les tâches ménagères, le travail, l'engagement politique, autant d'activités qui contraignaient ma petite amie de s'organiser méticuleusement. D'abord, le lever du canapé nécessitait une certaine force de caractère et un engagement en béton face aux difficultés de la vie, telles que se lever le matin, et toutes ces choses si compliquées. Après le lever, il déambulait en caleçon boxer, ce qui affichait outrageusement ses testicules balantes, telles deux insultes discrètes pour nos yeux prudes mais entraînés. Il ne repliait pas le canapé tout de suite, et le laissait un moment en position de lit. En quelques jours, comme il était très contraignant de replier ce foutu canapé lit tous les matins, il ne prenait même plus la peine de le déplier la veille au soir, et dormait directement dessus. Gérald était en effet un homme sans gêne et malpoli, mais un homme plein de ressources ! Lorsqu'il arrivait à se traîner jusque dans la cuisine, il marmonait quelques mots incompréhensibles, dont les deux syllabes qu'on arrivait à extraire le plus souvent étaient quelque chose comme,
« ka...féé »
Monsieur souhaitait savoir si quelqu'un avait pris la peine de préparer du café, et il évoluait le regard inquiet dans la pièce jusqu'à ce qu'il ait obtenu une réponse satisfaisante.
Le midi
L'heure du midi, c'était cet instant où notre invité n'avait pas encore fait ce qu'il s'était promis de faire la veille, lorsqu'il expliquait qu'il devrait faire un certain nombre de choses dans la matinée. S'il y avait quelqu'un dans l'appartement à l'heure du déjeuner, il restait pour manger, et sortait ensuite pour aller vaquer à toutes ses activités obscures dont il parlait mais dont nous ne savions jamais si elles se rapportaient à quelque chose de réel ou non. Il disparaissait alors jusqu'au soir.
Le soir
Au mieux, Gérald nous téléphonait le soir, alors que nous étions en train de dîner, pour savoir s'il n'était pas trop tard pour qu'il nous accompagne. Il débarquait une heure après, dévorant les restes du repas, ou ce qu'il trouvait de viable dans le frigidaire, c'est à dire n'importe quoi qui ne ressemblât pas à des légumes. Il les détestait plus que jamais.
La chute
Après la période règlementaire, Gérald nous présenta sa nouvelle petite amie. Il nous cacha d'abord ses sentiments pour elle, car son mariage était toujours d'actualité, sur le papier du moins. Elle semblait amourachée, un peu plus jeune que lui, et elle l'aidait régulièrement à tenir le bar, qui commençait sérieusement à décliner, pour peu qu'on admette que ça n'ait pas toujours été le cas. Là encore, il dépassa les bornes avec cette fille. Il l'invita d'abord à dormir chez nous un samedi soir, en prétextant je ne sais quel trouble familial qui les empêchait d'aller chez elle directement. Il appela un soir, vers 23 heures, nous mettant au pied du mur, elle devait venir dormir avec lui chez nous. J'acceptai, furieux d'être placé ainsi devant le fait accompli. Il refit le coup plusieurs fois. Mais dès le lendemain, lorsqu'elle allat prendre sa douche, il n'eut aucun complexe et la rejoigna pour prendre sa douche avec elle, dans la salle de bain, ce qui nous choqua Julie et moi, encore une fois surpris d'autant de sans gêne, d'abord de la part de Gérald, mais également de la part de la jeune fille qui n'en fit pas grand cas. Ils batifolèrent joyeusement pendant une heure sous la douche, et noyèrent le sol de la salle de bain. Un comble.

Il invita cette fille plusieurs fois, dans les mêmes conditions. Je tentai alors de lui expliquer qu'il devait mettre un frein à tout ça et que nous avions besoin d'un minimum d'intimité. La dernière fois qu'il l'invita chez nous, je perdis mon sang froid.
Ils partirent le lendemain de l'appartement, dans la matinée, et revinrent en milieu d'après midi. J'étais là, car j'avais pris un jour de congé. Julie était partie faire un tour à la piscine. Il arriva, fier comme Artaban, et me fit part de sa nouvelle idée. Il était rayonnant. J'étais pour ma part au bord de la crise de nerf, et je m'attendais évidemment à la pire des idées de toute l'histoire de la création. Je n'étais pas si loin du compte. Il m'expliqua qu'il avait trouvé un nouveau site internet. Il s'agissait d'un site d'annonces, dans lequel les gens de tout le pays publiaient des annonces disant qu'ils souhaitaient se séparer d'un objet, encombrant généralement, mais pas toujours, et ils laissaient donc leurs coordonnées. Le principe du site était bénévole, c'est à dire que le premier qui se manifesterait pourrait se rendre chez la personne de l'annonce, et récupérer son bien, c'était gratuit. L'objet du site internet était explicitement d'aider les gens dans le besoin. Gérald, dans un besoin permanent d'inconsistance, avait dans l'idée de sillonner la France pour récupérer le plus d'objets possibles, afin de les revendre aux enchères au prix fort. J'écoutais son plan diabolique avec attention. Lorsqu'il eût terminé, je marquai une pause, et je lui dis tout ce que j'avais sur le coeur.

Il était évident que d'un point de vue moral, cette idée était détestable. J'entamai un argumentaire pour tenter de le dissuader. Je m'énervai à moitié, et sa mine se fit de plus en plus sombre. Il grogna que je n'étais jamais content de lui, que je n'avais jamais confiance. L'atmosphère devint très lourde. Lorsque cette jeune fille prit la parole, je sortis de mes gonds.

« Tu ne sais pas ce qu'il a vécu, pour toi c'est facile. »

Je me souviens précisément de cette phrase, qui n'était pas seulement fausse. Elle symbolisait toute l'idiotie d'une génération écervelée qui se croyait tout permis, ignorant la bienséance et toutes les règles élémentaires à respecter en société.

Règle numéro une :

Lorsque tu ne sais pas, le mieux, c'est encore de la fermer.

A peine eut-elle prononcé ces mots, je me mis à hurler qu'elle n'avait pas la moindre idée de ce que j'avais pu endurer dans ma vie, et que ce ne serait certainement pas une fille de 22 ans qui me ferait la morale à moi, un loup de 34 ans, qui, s'il n'avait pas encore la sagesse du bouddha, savait au moins encore la fermer quand il le fallait. Je criais, très fort. Je devenais tout rouge. Démunie, elle pleura. Gérald fit mine de s'énerver et se ravisa rapidement, il haussa le ton d'un demi décibel que je l'élevais de quinze. Il détourna le regard et partit aux toilettes. J'étais hors de moi, je voulais coller des baffes à cette fille. Je lui fis immédiatement part de mon envie fulgurante, sans passer à l'acte, ce à quoi elle répondit (entre autres), en pleurant :

« Ecoute, je suis fatiguée, je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. »

Rebondissant sur ces belles paroles, je me suis levé, et je lui ai montré la porte, tandis que Gérald s'en revenait des toilettes. « Si tu es fatiguée, rentre chez toi te reposer, va. » J'invitai également Gérald à déguerpir avec elle, ils avaient parfaitement compris le message. Ce serait la dernière fois. Gérald repassa pendant trois minutes, le soir même, sans dire mot, pour reprendre ses affaires. A moi la paix.

Routine (Ils disent que c'est l'amour)

Posté le 7 septembre 2011 par NanoMeT

L'épisode Gérald fut momentanément clôt. Nous eûmes la paix pendant longtemps, et je ne voulus plus en entendre parler pendant un long moment. J'eus néanmoins ça et là quelques nouvelles, mais j'avais définitivement autre chose à penser. Voici néanmoins comment l'histoire se termina :
Gérald s'installa sur une péniche avec sa nouvelle amie. Il divorça d'avec sa femme. Le bar des orteils fut vendu. Gérald fut criblé de dettes. Sa péniche était délabrée, étroite, sinistre. Cela lui convenait parfaitement. J'ai croisé sa route brièvement, et il me confia qu'il en avait assez de prendre toujours l'initiative d'aller vers nous. Il attendrait cette fois ci qu'on fasse le premier pas, selon ses propres termes. C'était évidemment assez surprenant, culoté. Je ne répondis pas vraiment. Quelques mois plus tard, je lui passai un coup de téléphone, histoire de lui montrer que je savais faire un premier pas vers quelqu'un. Je n'écoutai absolument rien, complètement imperméable à ses élucubrations. Il tenta plus tard de me rendre la pareille, et tenta, oh surprise, de s'inviter à l'improviste à l'appartement, puisque, selon ses propres termes encore, il se trouvait non loin. Je déclinai l'invitation, prétextant beaucoup de travail en retard.

Règle numéro deux :

Il faut dissocier le concept de mensonge et toute notion de moralité. Parfois, un bon mensonge est salutaire.

La vie continuait. Elle n'était pas très passionnante. Je travaillais beaucoup, et un long épisode de routine mit fin à notre couple. Julie avait trouvé un travail, elle s'y plaisait beaucoup, mais le mal être l'étouffait. Ce mal était plus fort que moi. Elle accusait la routine, mon manque d'initiative, je cultivais par ailleurs un nihilisme néfaste qui me coupait de plus en plus du monde.

Si on me posait la question, je répondais que j'aimais la vie. Si on insistait quelques minutes, je la détestais, et je ne manquais pas d'arguments pour étayer cette thèse profonde sur l'incohérence des humains, la difficulté de leurs rapports face à la mélasse existencielle dans laquelle ils pataugeaient tous.
Pour trouver un sens à tout ceci, je me réfugiais dans les valeurs sûres. Les mathématiques, et surtout la physique, permettaient de mettre en place des structures mentales solides. Ces structures ne s'effondraient pas comme ça. Pour les démolir, il faudrait effectuer un travail de titan, trouver quelque chose de révolutionnaire. Tandis que pour briser un couple, il suffit de laisser faire.
Oh, je ne peux pas dire que je n'ai rien fait. En fait, j'ai tout fait pour aider la femme que j'aimais. Je sentais plus que jamais ses problèmes existenciels grandir, alors que je m'enfermais dans les formules et que je tentais de définir les concepts les plus tortueux que l'esprit humain ait jamais tenté de comprendre. En quelque sorte, j'ouvrais une porte. Mais Julie me quitta. J'eus beaucoup de mal à avaler ça, mais je l'avalais. Par bouchées double. Notre séparation se fit lentement. Des mois et des mois. Le dernier mois fut le plus difficile.

D'une histoire d'amour, je passais à l'apologie du mépris, et fût-ce à tord ou à raison, Julie me vouait l'indifférence la plus totale. Elle m'avoua enfin qu'elle n'en avait plus rien à cirer, et la messe était dîte. Elle emporta ses affaires, et disparût soudainement. Il ne restait plus que la répulsion coulombienne, les champs magnétiques et la gravitation pour égayer mes soirées.

Ils appellent ça l'amour, mais pour moi ce fut un calvaire. J'ai pensé brièvement à donner fin à mes jours, et je réalisais qu'il y avait certainement mieux à faire. Mais toute l'hypocrisie que je développais inconsciemment pendant toutes ces années vis à vis du monde, elle restait là, coincée, comme une boule dans ma gorge. Je ne pouvais pas devenir fou, ni me donner la mort. Plusieurs options apparûrent :

Trouver une femme :

Pourtant, ce n'est pas vraiment une solution. On ne doit pas se mettre avec une femme par dépis. On doit apprendre à l'aimer. Seul problème : agir ainsi c'est miser sur le fait que la vie vous donnera une deuxième chance. Or, c'est rarement le cas. La vie est impitoyable, il vaut mieux la contourner.

Trouver un homme :

C'était envisageable. Les hommes sont plus simples que les femmes. On pourrait dire que les hommes sont aux femmes ce que les belges sont aux français : des gens simples. J'entends par là qu'ils se prennent beaucoup moins la tête, ce n'est évidemment pas péjoratif. Encore que.
Je gardais donc l'option des hommes de côté. Seul problème : ils ne m'attirent pas sexuellement. Je le sais puisque j'ai été amoureux d'un homme. Pendant longtemps, je fus attiré par ce garçon qui me ressemblait. On a couché ensemble plusieurs fois, on s'est beaucoup embrassé. Je ne me posais pas de questions. Et d'un seul coup, ça s'est terminé. Et puis j'ai trouvé les femmes plus belles, physiquement.
Certainement une mauvaise option (je passe sur les couplets idiots sur oui ou non l'homosexualité, etc. Elle a toujours existé. Ce n'est pas aujourd'hui qu'on va la faire disparaître avec des démonstrations. Il faut faire avec. Je fais avec l'homosexuel qui est en moi. D'ailleurs, peut-être est-ce une femme. Hmmm. Intéressant).

Trouver un animal :

Trouver une basse :

Et en jouer. Une idée intéressante. Je la mettais de côté.

Rester loin de tout ordinateur :

Une idée intéressante. Difficilement réalisable mais je pouvais travailler dans ce sens.

Ne plus manger ? :

Pas trop difficile. Je n'avais plus faim, plus du tout. J'ai perdu plus de 10 kilos assez rapidement.

Commettre un meurtre :

Très bonne option. Il me semblait de plus en plus évident que j'étais très proche de tous ces gens qui pètent un plomb, un beau jour, et qui assassinent tout leur entourage sauvagement avant de se donner, ou pas, la mort. Ou bien ceux qui se mettent à tuer pour jouer. Bref, je me sentais en phase avec toute la nébuleuse des criminels, et une illumination s'empara de moi : Les criminels sont des gens amoureux comme les autres. C'est juste que ça n'a pas fonctionné, alors ils se vengent. Ils sont faibles. Il faut les aider. Les enfermer est une solution correcte. Les tuer, c'est idiot. A moins de n'avoir vécu une grosse déception amoureuse. D'ailleurs, j'ai remarqué que les bourreaux portaient un masque, car le fait de dissimuler leur identité les rendait un peu à l'abri du courroux divin. Par divin j'entends à la fois de Dieu, et du Diable. C'est grâce à leur cagoule, grâce au fait que personne ne les connaît, qu'ils peuvent espérer vivre au mieux, ou au moins pire. Sur ma gourmette, il n'y a donc pas de prénom inscrit sur la plaque. C'est au cas où.

En définitive, la routine m'avait brisé. J'étais là, laissé pour mort sur le trottoir de l'indifférence, et je sentais le monde s'agiter autour de moi, tandis que mes yeux boursouflés de tristesse pouvaient vaguement distinguer les formes. Je me trainais lamentablement au travail tous les jours. J'étais mort, décomposé. Et je tombais amoureux. Je l'étais déjà un peu alors que j'étais avec Julie. Après tout, l'amour est une chose très étrange, très triste, vraiment lamentable s'il nous domine. Elle s'appelait Marie. Elle me rendait dingue. Mais j'étais fidèle à Julie. Peut-être le fait d'être amoureux de Marie m'aida à mieux vivre notre séparation. Peut-être avait-elle malgré elle contribué à briser notre couple. Je ne le crois pas et franchement, je n'en sais rien. Mais de nouveau seul, je lui dis immédiatement ce que je ressentais. Je lui dis que je l'aimais, mais elle vivait avec un homme, et évidemment, ça n'aurait pas pu marcher. Elle était insouciante. Elle voulait qu'on lui fiche la paix. Je décidai alors de lui ficher une paix royale, pour souffrir en silence, et ne pas choisir une femme parce que j'étais triste. Avec le recul, je l'aimais, pour de vrai.

Il s'agit de cette partie de l'amour où votre coeur bat à cent à l'heure lorsqu'elle s'approche de vous. Que vous êtes prêt à pardonner à n'importe quelle personne qui vous crachera à la gueule si vous êtes en train de penser à elle en cet instant précis. C'est un parfum, un contact de votre peau à la sienne, l'impression qu'il n'y a plus qu'une seule femme sur cette Terre.

Et elle vous dit que non. Et tout repart de plus belle. Vous cherchez des solutions.

Ai-je un carnet d'adresse :

Haletant, vous vous demandez qui vous pourriez bien revoir, qui pourrait bien vous sortir de cette merde dans laquelle vous êtes tombé, si cette personne existe, autant qu'elle soit dans ce foutu répertoire. Vous cherchez, mais vous ne trouvez pas. Et pour cause. La seule personne qui puisse vous aider, c'est vous.
C'est très difficile à admettre. J'aimais, et j'aime encore Marie. Je rêve d'elle en permanence, tout en aimant qui de droit. Je rêve qu'elle me serre dans ses bras, puis je l'enlace à mon tour. Et quand je me réveille j'ai envie de crever, ou plutôt j'ai l'impression que je vais crever de ce besoin d'amour.


De l'autre côté

Posté le 8 septembre 2011 par NanoMeT

Nourri de spiritualité, d'ouvrages cabbalistiques, de poèmes britanniques, de paranoïa contrôlée, et d'un intense besoin d'être aimé, je fus malgré moi ramené à la case Gérald. Plusieurs années s'étaient écoulées, trois, peut-être quatre. Nous nous croisâmes à proximité du canal Saint Martin à Paris, une belle fin de journée. J'étais apaisé ce jour là.

En sortant d'une réunion sur le travail indépendant et son rôle dans les entreprises orientées internet, je remarquai, gravé sur un montant de porte donnant sur la rue, en tout petit, la plus belle phrase jamais lue au cours de cette décennie :

« L'asphodèle qui fleurit avant que se risque l'hirondelle et qui capte de sa beauté les brises de mars. »

C'est donc peut-être le fait d'avoir lu ce jour là, cette phrase incroyable de Shakespeare, qui déclencha en moi un total relachement. Je souffrais, et je gouttais au même instant pour la première fois à la plénitude. Gérald m'avait au même instant en ligne de mire. Il m'observait, de son regard tout intéressé. Notre regard se croisa. J'eus l'impression qu'il partageait pleinement, avec moi, cet instant.
Ces vers restèrent dans mon esprit pendant de longs mois. J'aimais Gérald, profondément. Il représentait, après tout, tout ce que je n'aurais jamais osé être. Arpentant la vie avec la plus parfaite inconscience, et une royale désinvolture, il m'arrivait souvent de m'imaginer des scénarios où ce déchêt de l'humanité, mon Gégé, était le capitaine d'un vaisseau, toujours à son poste, affrontant avec toute la force de caractère du monde un océan impitoyable. Il m'emmènerait partout, je n'avais plus qu'à me laisser guider. Pour la première fois en de longues et pénibles années, je sentais que j'avais encore des choses à récolter de cette odieuse moisson qui m'avait donné tant de peine jusqu'alors.
Nous allions à des concerts quasiment toutes les semaines, la musique fut, de façon innatendue, le ciment de cette relation improbable. Je voyais en mon amant secret à la fois le plus détestable de tout ce qu'on pouvait produire en être humain à notre époque, et en même temps je l'aimais d'un amour serein. Je m'étais mis très sérieusement à jouer de la guitare, et je suivais assidûment des cours, le mardi soir, en rentrant du travail. Souvent, il m'arrivait de prendre ce jour comme jour de congé, histoire de jouer un peu dans la journée, pour être fin prêt à suivre le cours du soir.

Règle numéro trois :

Ne jamais dire jamais.

Je ne suis pas homosexuel. Disons que je me moque de savoir si la personne qui m'aime est un homme ou une femme. J'aime qu'on m'aime. Je n'y peux rien. Je suis convaincu qu'il n'est pas sain de continuer ainsi une relation, car on risque de mentir à l'autre. Je décidai donc de me confier complètement à lui. Je lui racontai pourquoi j'étais tombé amoureux de lui, et il m'écouta. Il n'en dit pas grand chose. En mon for intérieur, je pensais qu'il ne comprenait pas un traitre mot de tout ce que je venais de lui expliquer. Tout ceci n'avait aucune importance.

Gérald s'absenta durant de longues périodes au deuxième hiver de notre aventure. Il avait trouvé, selon ses dires, le moyen de mettre en place un business de lampes spéciales qui marchaient avec une huile extraite d'une plante rare, qui pouvait en se consumant contribuer à nettoyer l'air de certains gaz nocifs qui pululent dans les produits ménagers d'intérieur. Je ne m'étais pas tellement habitué à cet aspect aussi fugace de l'esprit de mon compagnon, mais je ne lui en tint pas rigueur. Lorsqu'il entama son second voyage en Afrique, où il négociait directement sur place, soit disant, les prix des cargaisons, j'eus un vertige et je tombais raide sur le sol pendant quelques minutes. Ce malaise survint à peine deux minutes alors qu'il avait franchi la porte de l'appartement de la Madeleine où nous avions décidé d'emménager ensemble quelques mois avant.

Lorsque je revins à moi, j'appelai immédiatement Gérald, mais il ne daigna pas revenir, trop en retard qu'il était, et peu sensible à mon malaise soudain. Il me conseilla d'aller m'allonger, de prendre une aspirine. Je l'écoutai malgré tout. J'avais par ailleurs toujours été sujet aux migraines, à cause de ces satanés ordinateurs. Lorsque les maux de tête pointaient leur nez, il devenait impossible de travailler. Gérald entama en deux mois une ascension vers les cieux des affaires. Selon lui, il avait enfin trouvé son truc révolutionnaire. Le truc qui nous amènerait suffisamment d'argent pour arrêter de se prendre la tête. Il avait évidemment tord, mais à ma grande surprise, cette idée saugrenue lui assura une source de revenus suffisante pour devenir complètement indépendant. C'était d'ailleurs la première fois que ça lui arrivait. J'étais bien obligé de reconnaître que, première fois ou pas, il avait toujours refusé d'être salarié d'une entreprise, qu'il ne s'abaisserait jamais à ça, et il avait finalement tenu son pari, même si la pérennité de cette affaire n'était pas complètement assurée.
De mon côté, après de longues semaines d'acharnement, je réussissai enfin à jouer correctement de ma basse. Un ami savait chanter, il m'avait toujours proposé de jouer de quelque instrument, pour qu'on puisse démarrer un groupe. Au travail, deux de mes collègues jouaient de la guitare. Après quelques discussions, mon ami chanteur, joe, trouva une salle à louer où nous pouvions répéter. Nous allions finalement répéter ensemble, et éventuellement former un groupe. Une sorte de rêve de gamin se concrétisait.

Je faisais cependant de plus en plus de malaises, au point que, après avoir ressenti une intense vague de chaleur en plein milieu d'un solo de guitare du morceau « Spaghetti Western », alors que je luttai pour tenir le rythme avec mon instrument, je m'effondrai finalement de fatigue, terrassé par un trop lourd flot de sensations. Ce n'était pas la première fois que ça m'arrivait pendant les répétitions. Un soir, j'avais demandé à Hash, un des deux guitaristes, si nous pouvions reporter. Un autre soir, je leur demandai de stopper la cadence parce que j'avais une furieuse envie de dégobiller sur le parquet rutilant de cette salle.

La gardienne était une sorte de chien de garde, un vieux caniche décharné et curieux, qui posait sans arrêt des questions sur nos habitudes, et qui tenait à ce que tout soit impeccable lorsque nous laissions la salle libre. Elle nous harcelait dès qu'on la croisait, à un point qu'on se donnait souvent la corvée de lui parler à tour de rôle. Un jour, c'était Chani, l'autre guitariste, qui devait lui parler. Pour l'agacer, il se força à rire de façon horripilante et exagérée à chaque fois qu'elle disait quelque chose d'un tant soit peu particulier, tout en s'excusant l'instant d'après. La stratégie ne fonctionna pas. Elle l'a simplement pris pour un idiot. Lorsque c'était mon tour, je m'efforçai de la laisser parler, sans jamais réagir à ses frasques quasiment racistes et ses vues dégénérées sur le monde contemporain. En vomissant sur le sol immaculé de la salle de répétition, lorsque je vis les morceaux puants de nourriture à demi digérée s'étaler lamentablement sur les fils des amplis, je vis la tête de la gardienne dans le vomis. Puis je m'écroulai.

La Salle d'Attente

Posté le 8 septembre 2011 par NanoMeT

Les malaises devenant de plus en plus préoccupants, mes nouveaux amis s'inquiétèrent de ma santé, et Joe, qui était seul au courant de ma relation avec Gérald, lui téléphona, et lui rendit visite sans me faire part de cette petite intrusion dans ma vie privée. Il avait eu le numéro de Gérald par hasard, et avait noté le numéro.
Je sus plus tard que Gérald ne voulût rien savoir. Il se souciait finalement très peu de savoir ce qui pouvait bien se passer. Il m'aimait de plus en plus quand ça l'arrangeait. D'un autre côté, je savais très bien que je ne vivrais pas une aventure des plus romantiques avec lui. Cet amour, jusque là, me convenait parfaitement. Il ne bougea pas.
Joe était cependant quelqu'un de très dévoué lorsqu'il sentait poindre les difficultés. Il me prit presque par la main et m'emmena consulter un docteur. Joe parlait beaucoup. Il faisait un malheur auprès des femmes. Il savait les charmer, il me charma un peu, en cette période. Je fus moins attiré par son fort parfum de danseuse étoile qui s'apprête à monter sur la scène, que par sa sollicitude et sa légèreté. Nous nous retrouvâmes devant un immeuble parisien.

- Baptiste T. Gua. - Médecine Généraliste.

Je me souviendrai toute ma vie de cet écriteau. Il souleva en moi toutes les craintes réprimées de mon existence. La perspective de me faire examiner par un homme froid, rectiligne et franc du collier, voilà qui me flanquait une belle frousse.
Nous arrivâmes dans la salle d'attente, décorée de boiseries Napoléoniennes, un vrai petit palace. Une odeur de naphtaline régnait. La journée touchait à sa fin et seul une petite gamine était assise sur un siège un peu à l'écart des bancs où, d'usage, les gens s'asseyaient dans cette salle d'attente. Sur un des pans de mur, un papier peint photographique qui reproduisait un décor d'île déserte jurait totalement avec le style de la pièce. Les journaux étaient posés sur un joli poële du début du siècle qui semblait si neuf qu'on aurait juré qu'il sortait tout droit de l'usine.

Un peu horrifié, je fixai d'un oeil inquiet les couvertures morbides de la presse féminine spécialisée, avec ces corps de mainequins habillés façon défilé de mode, outrageusement mis en avant. Combien de jeunes filles s'étaient tailladées les veines en fixant ces photographies ? La petite fille balança ses jambes d'avant en arrière pendant une bonne quinzaine de minutes sans interruption, puis ce fut son tour. L'attente fut encore d'une bonne vingtaine de minutes, si bien que je commençai à me poser des questions sur l'heure à laquelle ce docteur Gua pouvait bien rentrer à son domicile. Il était 20 heures et trente minutes passées. Sa secrétaire nous avait assuré qu'il nous recevrait. L'attente fut sérieusement longue.

Un homme asiatique en blouse blanche fit finalement irruption dans la salle d'attente. Ce type était une immense perche de presque deux mètres de haut. Il avait un regard perçant, des lunettes, les épaules bizarrement relevées et il courbait le dos en nous saluant. On aurait dit un aigle qui ajuste sa rétine pour distinguer sa proie. Lorsque les présentations furent faîtes, plutôt que de fondre sur moi et de m'emporter dans son nid pour me crever les yeux, il m'invita à le suivre. J'attrapai discrètement la manche de Joe alors que le grand docteur se dirigeait vers la porte mystérieuse du cabinet. Joe rejeta sèchement ma main, je lui jetai un regard terrifié. Il désigna la porte de la paume de sa main, en plissant les sourcils. Je n'avais encore jamais vu cette tête là. J'entrai dans le cabinet, flippé qu'on me diagnostique un cancer du rein, ou une veine bouchée. Je n'y connaissais rien. Je détestais aller chez les médecins. J'avais peur. Mais j'entrai.

Le docteur parlait avec une voix hâchée, grinçante, mais autoritaire. Il parlait distinctement et semblait presque faire des efforts pour articuler.

« Racontez moi tout. »

Ainsi, il voulait tout savoir. Je repensais à toutes les fois dans ma vie où j'avais ressenti des douleurs. Je pensais à mes dents, à mes chevilles, à tous ces cocktails ingurgités le soir de mes 18 ans, qui m'avaient valu une irritation de la gorge sans commune mesure avec tout ce que j'avais pu connaître auparavant de la souffrance. Je pensais à mes ruptures sentimentales, aux douleurs du froid. J'observais les parois blanches des murs, et je réalisai qu'il se fichait bien de tout ça. Il voulait savoir pourquoi moi, Ulysse, roi d'Ithaque, fils de Laërte et d'Anticlée, je me trouvais face à un moine oriental au physique aviaire, la grippe en moins. Il était immunisé.

Je lui racontai, car je ne pus m'en empêcher, une bonne partie de ma vie, jusqu'à l'épisode qui l'intéressait spécifiquement : Les problèmes gastriques, les étourdissements soudains, les coups de chaud, les fils d'amplis couverts de vomis personnifié en vieille dame. Je réalisais, tout en racontant mes histoires, que j'allais peut-être me faire interner. Ou bien il me donnerait une boîte d'anti-dépresseurs, ou au pire une boîte d'aspirines.

« Une le matin, une le soir. »

Pas du tout. Il écouta jusqu'au bout, et me demanda de me déshabiller. Je ne pouvais pas refuser ça à ce bon vieux docteur. Je m'éxecutai, et il me demanda de m'asseoir sur un tabouret. Il s'approcha et toucha une zone sous mes omoplates, puis les épaules. Il me piqua la gorge par endroits avec ses longs doigts, et me fit quelques uns de ses coups classiques, comme on peut voir dans les films.

« Dîtes 33. »

Pour plaisanter, je fis « 23. »

« Allongez vous. »

Il n'avait même pas remarqué ma petite blague. Il me palpa longuement, un peu partout. C'était très curieux, mais je trouvais ça moins terrible que ce que je m'étais alors imaginé. Finalement, il me demanda d'uriner dans un flacon, et me demanda de revenir deux jours plus tard. Lorsque je lui demandais s'il avait une idée de ce que j'avais, il me répondit qu'il ne pouvait pas encore se prononcer, mais que j'en saurais plus deux jours plus tard. Tiraillé par cette entrevue, mais reconnaissant envers Joe de m'avoir fait vivre cette expérience au sein du corps médical oriental, j'attendais impatiemment que deux jours s'écoulent. Tout se figea en moi durant ces deux journées. Je ne bougeai pas de l'appartement, et je ne parlais pas. Je fis tout pour qu'il ne se passe rien, focalisé sur l'instant où je reverrais le docteur. Lorsque ce fut le moment d'aller au verdict, je ressentis très précisément ce que ressens un étudiant lorsqu'il va au tableau de résultats, pour voir s'il a réussi ou non les examens de fin d'année. Au moins, lui, il sait qu'il a révisé. Moi, mon examen s'était soldé par une blague foireuse et l'impression de servir de cobaye à un faucon. Moi, Ulysse, favori d'Athéna dans une contrée en guerre, j'étais un pauvre type soumis à la dictature des piafs. Mais tant pis. J'allais d'un pas décidé dans la salle d'attente. Elle était déserte. Ce serait expéditif. Le docteur m'attendait, apparemment. Il m'accueilla avec un peu d'entrain, il décrocha un léger sourire qui fut aussi éphémère qu'une fleur au sommet de l'Everest. Il me pria de m'asseoir, et me montra un papier avec des croix, des chiffres, des noms de molécules, et des tampons des diverses confréries dont le brave docteur Gua était membre. Je regardais le papier mais je n'y comprenais rien, il démarra son explication un peu embarassé, mais dissimulait facilement ses émotions. Impossible, donc, de savoir s'il était sincère.

Et il posa son long doigt effilé sur le bas du tableau de molécules :

« Vous voyez ça ? »

« Oui ? »

« Ceci signifie que vous êtes enceinte d'au moins trois mois. »

Et je vis l'armée d'Ithaque tomber sous les coups répétés de l'ennemi. La guerre était perdue. Sous le choc, je tombai dans les pommes.
Lorsque je refis surface, des vapeurs florales me transportèrent un instant dans un monde coloré, peint de beaux arbres feuillus aux couleurs de l'automne lozérien. Cette odeur se fit trop forte et j'aperçus le docteur qui me faisait respirer un extrait de plantes parfumées, sans doute une arme diabolique qu'ils possèdent là-bas, dans les steppes orientales. Il me demanda de repasser le voir régulièrement, et fut assez patient pour que je me remette complètement de mes émotions. Un docteur patient, cette idée me fit presque oublier la nouvelle. Pendant disons, trois secondes. Je repartai, abasourdi.

La Grossesse

Posté le 9 septembre 2011 par NanoMeT

J'ai toujours proclamé haut et fort qu'il n'existait, et qu'il n'existerait jamais, d'égalité entre les hommes et les femmes. D'un point de vue physiologique, je ne pouvais pas me tromper. Ce jour là, toutes mes certitudes s'envolèrent, pour laisser la place à une foule de désagréments liés à mon état. Je me rassurais en pensant aux pauvres gens qui s'ennuient en permanence. Ils devaient être malheureux.

Finalement, une vie sans histoires, il n'y a rien de plus horrible. Les histoires arrivent avec les problèmes. Vivre une vie pimentée est donc probablement une savante synthèse entre la limite à ne pas franchir pour pouvoir retomber sur ses pattes tel un félin, et celle qui vous fait basculer dans le monde douloureux des tracas. Il faut savoir s'approcher suffisamment près des pires ennuis, tout en gardant un pied du côté de la paix. Ainsi, tel un démon de Maxwell entre les deux mondes, je m'imagineais franchissant les limites, histoire de casser un peu le rythme.

Mais, cette fois-ci, j'avais certainement cassé un boulon, la machine ne fonctionnait plus normalement. Assis à la terrasse d'un café près du ministère des finances, je regardais le monde changer. Ce quartier s'était littéralement métamorphosé en une dizaine d'années. Redynamiser le tissu urbain, rendre la ville plus belle, écarter les pauvres, augmenter les loyers, faire des voies de bus, nettoyer, construire, démolir, trouver des locaux pour les nouveaux bureaux, telles étaient les activités qu'on pouvait palper du fond de cette terrasse luisante. Je repensais à tous mes malaises, et je comprenais enfin pourquoi je me sentais si bizarre.

Je vécus cloîtré pendant un bon mois dans l'appartement. Je mis Gérald au fait de ma grossesse innatendue, et il prit très mal l'heureux évènement. Chose que je ne m'explique pas, il n'a même pas remis mes paroles en question. Il prenait acte. Mais il n'était pas prêt. Il ne voulait pas être père, que sais-je encore. Nous nous disputâmes violemment pendant plus d'une semaine, au terme de laquelle il finit par rassembler ses affaires et partit pour de bon. Les nausées se calmèrent progressivement et je commençai à me sentir un peu mieux.

Je retournai voir le docteur peu de temps après la reprise du travail. D'un jour à l'autre, j'arrivai à mon cinquième mois et je sentais mon organisme se transformer, mais je me sentais assez bien. J'avais souvent envie de fruits et de chocolat, et certains de mes goûts changèrent radicalement. Je commençai à rafoller du chocolat noir riche en cacao, j'en avalais parfois, de façon irresponsable, une deux bonnes tablettes par jour. Je crois que je voulais montrer au monde que si mon ventre gonflait, c'était dû à une fringale démesurée, car je ne comptais pas parler de l'enfant que j'attendais autour de moi.
Le week-end, je faisais les magasins, et, sentant mon ventre gonfler anormalement, j'achetais de nouveaux habits à ma taille. Dans un grand magasin, je fus pris de vertiges. Les vigiles vinrent à mon secours, mais j'eus plutôt l'impression d'être traîté comme un drogué qui faisait sa crise de manque au milieu des clients. Ça faisait désordre. Je ne demandai pas mon reste et me tournai vers d'autres boutiques.
J'achetai tee-shirts, pantalons, chemises, caleçons, gants, des moufles, des chaussons. J'allais acheter de la musique d'ambiance type fen-shui, de la nourriture sans sel, du savon anti-allergènes, des piles de secours au cas où je devienne incapable de bouger et que je sois à cours de piles, des baskets, au cas où mes pieds gonflent. Par moments, je pense avoir acheté n'importe quoi. Je courrai après quelque chose qui puisse me faire oublier quelques minutes cette situation gênante.
Je ne demandai pas au docteur s'il s'agissait d'un garçon, ou d'une fille. En fait, je n'y pensais même pas. J'attendai simplement, patiemment.

Le sixième mois était largement entamé. J'avais alors complètement renouvelé ma garde robe. Les remarques des collègues allaient bon train. J'avais uniquement pris du bas ventre, mais c'était tellement flagrant que je devais quotidiennement subir des tonnes de remarques. Dans les couloirs, je sentais les regards tournés vers moi, ne pouvant m'empêcher de penser qu'en m'observant, ils avaient compris. Pourtant, il était à priori impossible qu'ils se doutent de quoi que ce soit puisque les hommes ne tombent pas enceinte. C'était ridicule. Ils devaient se dire,

« Comme il a changé » « Les soucis sûrement »

Oui. Sûrement. J'avais honte. Et peur du regard des autres. Les filles étaient plus discrètes quant à mon changement d'apparence. Elles, au moins, ne faisaient pas de remarques. Je les évitais malgré cela, trop intimidé à l'idée qu'elles me posent des questions. Je parcourais tous les couloirs et tous les bureaux d'un pas alerte, pour ne jamais laisser les yeux d'autrui s'attarder sur mon ventre, mais parfois un petit malaise surgissait, et je ralentissais aussi sec, m'accrochant au passage à un coin de bureau, ou à un siège. J'interprétais chaque esquisse de sourire qui m'était destiné, je guettais toutes les mimiques des uns, tous les gloussements des autres. Rapidement, je devenais paranoïaque, et la peur l'emportât sur la joie de l'enfantement. Au septième mois, j'eus de violentes démangeaisons et je développais quelques allergies.

Consultations chez l'allergologue. Il me découvrit une belle allergie au lin, à certaines boiseries, au crépi, au vitrificateur, à la plupart des produits désodorisants, à l'huile d'olive (j'adorais ça), et au gingembre. En sortant de son cabinet, j'achetais 28 Tee-Shirts 100% coton, un bidon de deux litres d'huile de tournesol, 4 mètres de papier de verre, du citron et une bourriche d'huitres, j'avais alors une énorme envie d'huîtres. Arrivé à la maison, je déplaçai tous les meubles dans une pièce en me servant d'une partie des tee shirts pour les caler sous les pieds des plus grosses armoires, et je commençai à poncer tout le parquet pour en extraire le produit vitrificateur. Deux jours plus tard, tout le parquet était foutu, mais j'étais heureux. Je me souviens distinctement du glissement onctueux des huîtres fraîches sur mon palais, affalé par terre, dos au mur, avec de la sciure de bois qui volait dans tous les sens. J'avais disposé à côté de moi un seau d'eau dans lequel je plongeais ma main gauche pour la nettoyer de la poussière et du bois, et j'en profitais pour avaler mes huîtres avec ma main presque propre. J'éternuai un peu. J'avais oublié d'acheter un vernis auquel je n'étais pas allergique. Je sortais aussitôt acheter ce vernis. Lorsque je débarquai dans le magasin, j'avais une dégaine affreuse, couvert de poussière et de petits bouts de bois. Si je n'avais pas été moi, j'aurais crû voir un fou échappé de l'asile. Mais ce magasin était désert, personne ne prêta attention. Après un examen long et fastidieux de tous les rayons, je ressortais avec une pelle, une bêche, un luminaire, un vernis spécial dépourvu de la plupart des produits habituels, il ne lui manquait plus que la mention bio. Je m'achetais des pastilles collantes qu'on colle sous les pieds de chaise, une boîte pour y mettre les morceaux de sucre, une poubelle rouge, une bougie, et un briquet géant qui avait alerté mon regard, alors que j'étais déjà à la caisse en train de payer. Je le rajoutai in extremis. Une centaine d'euros plus tard, je ramenais tout mon barda à mon domicile. Tourmenté par le manque de plantes autour de moi, je ressortai et achetai au fleuriste une quinzaine de roses jaunes, des petites plantes vertes déjà en pots, un cactus, et un petit bonzaï, trop mignon. Je me demandai si j'avais encore le temps de gratter le sol avec le papier de verre avant de passer le vernis. Probablement pas. Tout chez moi était sans dessus dessous. Je décidai d'aller faire un peu de sport. Non. Tout bien réfléchi ce n'est pas possible, et ce ne serait d'ailleurs pas raisonnable.
Avec la pelle et la bêche, je fis une sorte de sculpture murale diabolique, en y ajoutant des tas de petits bouts de ficelle que je passais dans des entailles faites dans les manches. J'ai fait ça sans réfléchir, mais le résultat n'était pas si choquant. Je décidai de les accrocher au mur. Après tout, pourquoi vendaient-ils des pelles et des bêches ?

Au huitième mois, j'étais énorme. Je lisais encore des bouquins. Je les dévorais. Ils me rendaient fou. Je devenais tout de même un peu gros. C'était très désagréable et ça me faisait un mal de chien quand je m'allongeais. Je décidai donc de ne plus m'allonger, ce que je crûs bon de confier au docteur Gua, que je voyais toujours. Ce brave docteur était vraiment sympa, quand j'y repense, mais sa tête de faucon était vraiment trop dérangeante. Il fut inquiet à l'idée de savoir que je ne m'allongeais plus. Sa première réaction fut la suivante :

« Allongez-vous. »

Evidemment. Il me donna des cachets et me conseilla de me coucher de côté si m'allonger était trop douloureux.
Le dernier mois fut de loin le plus alarmant. Non seulement j'avais enflé comme une barrique, mais j'avais également subi d'importants changements :
Je perdais beaucoup de cheveux. Ma baignoire se bouchait d'ailleurs régulièrement, et je remarquais avec effroi que j'aimais de plus en plus l'odeur de la soude. Je perdais mes ongles. En deux semaines, c'était plié. Plus aucun ongle, ni aux mains, ni aux pieds. Je développais des croûtes dans la partie supérieure du creux des fesses, et ça m'irritait fortement. J'avais de l'eczema aux deux coudes, rien de méchant mais c'était bien la première fois. J'avais des cernes énormes, que je maquillais allègrement de peur qu'on les remarque, comme si le reste n'était pas suffisamment énorme pour qu'on y prête attention. Je me grignotais nerveusement l'intérieur des joues, et le soir j'avais très mal. Bref, tout ceci tournait dangereusement à la fresque Frankenstein-esque, aussi j'essayais de temporiser en cultivant une passion jusque là insoupçonnée pour les paninis tomate mozzarella. Pendant une semaine, j'en ai mangé matin, midi, et soir. Au terme de cette semaine, je m'achetai la petite machine pour les faire soi-même, et plusieurs kilos de pain à paninis, à conserver plus de six mois au congélateur. En ouvrant le congélateur, je l'ai trouvé vieillot. Le lendemain, j'achetais un congélateur neuf.

La Naissance

Posté le 11 septembre 2011 par NanoMeT

C'est réellement dans ce que je pris pour la dernière ligne droite que je commençai à avoir la frousse. Et si j'étais en train de faire quelque chose de contre nature ? Et si c'étaient des jumeaux ? Des triplés ? Je n'avais pas demandé de détails au docteur, je ne voulais pas savoir à l'avance. Après tout, c'était mon droit. Et si ça se passait comme dans les films d'épouvante, quand un alien a violé une femme et qu'elle accouche d'un monstre ? Comme dans Alien, justement ?
Et si la grossesse durait deux fois plus longtemps, après tout, c'est peut-être différent pour les hommes ?
Mes ongles vont-ils repousser ?

« Il me faut des crevettes. »

Ce jour là, j'eus le plus grand mal à me concentrer sur les sons de la forêt. Ils étaient sur la double compilation de sons Feng-Shui que j'avais achetée, à partir de la 24e minute de la face B du second volume. Je pensais à Marie. L'aimais-je encore ? Oui. Si j'avais eu de l'alcool sous la main, je l'aurais bu.
Je tentais par tous les moyens de me concentrer sur ces sons. Lors de tous mes moments de doutes durant la grossesse, j'avais fait cette expérience et elle fonctionnait à chaque fois. Cette fois-ci, rien. Le vide. Je pensais à ma langue. Elle est bizarre. Le vide, ça n'existe pas, pourtant, tout le monde en parle. Même moi j'en fais toute une tartine. A quoi bon sortir des placards des mots dont on a pas la moindre idée de ce qu'ils signifient ? Récemment, la science avait déterminé avec une grande sérenité (peut-être écoutaient-ils les mêmes cassettes de Feng-Shui ?), que le vide tel que le conçoit le sens commun n'existe pas. Il serait constitué d'une sorte de bouillonnement quantique de particules d'énergies alternativement positives ou négatives, qui serait créées au gré des échanges d'énergie régit par le monde qui nous semble plus concret.
Ce processus de création/annihilation serait analogue à une banque, qui prêterait de l'énergie au monde environnant, et qui réclamerait son dû aussi rapidement qu'elle l'aurait attribué. Une grande partie de la science contemporaine étudiait avec attention ces questions et bien d'autres qui en découlent. Si les scientifiques avaient raison, je n'étais pas perdu dans le vide. Il s'agissait d'autre chose. La mélasse ? Je me demandais quel goût pouvait bien avoir la soude.

Je sortais plein d'appréhension, avec le ventre qui tombait de plus en plus en avant, dans l'espoir de trouver une poissonnerie avec des bonnes crevettes. Les gens me faisaient peur. Ils me regardaient avec des mines gaillardes, fiers de ce qu'ils étaient en train d'entreprendre. Je croisai une vieille dame, assise sur un banc. Je la saluai poliment. Elle me regarda avec haine, elle n'était vraisemblablement pas en demande de salut. Elle avait accepté son sort et m'aurait volontiers craché dans la main pour voir si sa salive ressortait bien dans mes paumes boursouflées par des mois de mutations physiologiques douteuses. Je revenais au domicile. Les crevettes étaient excellentes. Je n'avais même pas pris le temps de disposer les crevettes dans un plat, ou de les mettre dans une assiette. En Inde, ils mangent par terre, avec les doigts. Je décidai donc d'être Indien, le temps d'un repas. Je réalisai à quel point j'avais été proche de ce peuple, tout récemment. Cette idée me fit sourire. Je pensais à cet organisme mutin au fond de mon propre corps. Lui aussi, se délecterait de ces crevettes. Je m'affalais benoîtement sur le sol. Une effluve de moisi provenant d'une canalisation trop courbée pour bien évacuer l'eau me parvint aux narines. je pensais aux microbes et aux bactéries enfermées dans ce tuyau. Finalement, ma vie valait un peu mieux que la leur. A force de m'affaler sur le sol, contre les murs, je ressentais une gêne lorsque j'essayais des chaises. Avant la fin des crevettes, une douleur me foudroya.

Quand on est sur le point de passer l'arme à gauche, on dit qu'on voit sa vie défiler. C'est un mensonge. Certes, je pensais vraiment y passer car la douleur était plus grande que tout ce que j'avais connu jusqu'alors. Mais ce que j'ai vu, moi, c'était un épisode du Juste Prix, cette fameuse émission à la télévision, où deux familles s'affrontent à travers des séries de questions. Il fallait deviner ce que le plus grand nombre de personnes interrogées sur les mêmes questions avaient pu répondre. Le présentateur de l'époque était mort d'un cancer. Qu'avait-il vu au moment de décéder ? Le défilement de sa vie ? ou un colloque sur le droit des douanes ?

Avant l'évanouissement, j'empoignai le fil de la ligne téléphonique qui se trouvait à côté de moi. Je tirai un grand coup sur le fil pour faire venir le combiné jusqu'à moi. Celui ci vola à travers la pièce et s'échoua à mes pieds, je fis un effort surhumain pour le prendre et je composai un numéro presque machinalement. Ce fut Joe. Je parlai à un répondeur, je baffouillai des bribes de mots, mais je crois avoir dit très distinctement que j'avais besoin d'aide, ensuite ce fut la confusion, le Juste Prix, et le trou noir.

Au réveil, j'entendis des cris déchirants. Des sons graves s'y mêlaient, des gens se trouvaient autour de moi. Tout bougeait. J'étais allongé, et je ne sentais plus rien. Je fus en mesure de comprendre leurs paroles progressivement. J'étais sur un brancart, en route pour l'expérience la plus improbable de ma vie. Mon premier sentiment fut aérien. J'étais transporté sur cette plaque, un surfeur allongé. Ils me guidaient vers la prochaine déferlante. Leurs mines mal rasées frôlaient le mauvais film des années 1990 et les cheveux teints. Ils me disaient souvent de rester calme, mais j'étais calme. Leurs yeux étaient bridés. Encore des asiatiques. Il paraît que la médecine orientale fait des miracles.

« Soyez calme, détendez vous. »

Je revenais d'un horrible rêve et je me retrouvais à faire du surf dans un hôpital, je n'avais aucun problème avec ça. Et je repris mes esprits, j'étais là pour mettre au monde mon enfant, je devrais être fort.

« Soyez Fort. »

J'entendis Joe au loin, mais j'ai certainement inventé sa voix. Il m'envoyait son soutien. Il était venu aussitôt qu'il avait eu mon message, et il m'avait porté dans sa voiture, puis m'avait emmené jusqu'à l'hôpital. Des larmes vinrent soudainement. J'étais tellement touché qu'il ait fait ça pour moi, que je me mis à pleurer comme une madeleine. Une vague de bonheur exacerbée s'empara de moi. Je tentai de relever la tête pour observer mon ventre. Des mains m'aggripèrent la tête aussitôt et on m'ordonna de rester dans cette position, mais de bien respirer. Merci du conseil.
Peu de temps après j'étais au coeur du sujet, et je savais que le décollage était imminent. Dans quelques instants, ce serait, c'est le cas de le dire, quitte ou double. Je pariais pour le doublé. J'étais trop heureux. Tous mes sentiments me submèrgèrent, et je me remis à pleurer, je sentais que quelque chose de complètement dingue se préparait. J'eus un mal fou à distinguer les couleurs. Elles se mélangèrent toutes progressivement. Cette idée m'horrifia. J'avais toujours eu peur d'être daltonien. En même temps, est-ce que ça a vraiment de l'importance ? Pas sûr. Gua était dans la salle. Joe l'avait alerté également. Gua me connaissait bien, et mon cas était disons, spécial. Il connaissait le personnel en charge dans le bloc opératoire, il leur parlait comme à des proches collègues. Tout devenait blanc autour de moi. Je fis part de ceci aux médecins. Ils ne furent pas franchement ravis de ce commentaire, mais ne se démontèrent pas. Ils me tripotaient, leurs doigts sur mon abdomen étaient comme des fourmis sur le tronc d'arbre. Gua était la reine. Elle supervisait les opérations, la tête pensante d'une organisation ésothérique qui n'hésitait pas à prendre les décisions difficiles lorsque la situation devenait critique. Tout basculait. Je ne voyais plus que des formes. Je ne pouvais plus bouger. Je sentais mon ventre piquoter, et des chatouillis. J'entendis la voix d'un homme, de plus en plus grave, lente et lointaine. Il me disait que tout allait bien. Mais n'est-ce pas également ce qu'on dit quand tout va mal, et qu'on est en train de passer dans le royaume d'Hadès ? Je voulais mourir en combattant, pas en accouchant. Je fis un rêve. Je me rencontrai, vingt, trente années plus tard. J'avais mon âge, et l'image de moi, que je rencontrai, était âgée. Il vendait des fruits dans la rue, et il transportait ses fruits dans un grand plateau accroché autour de son cou. Il tenait son plateau des deux mains. Il me regarda droit dans les yeux. Il avait l'air assez excédé. Il dit une phrase.

« Retournes-y et arrête tes conneries. »

Là-dessus, il leva sa main très haut, j'eus l'impression que son bras faisait deux mètres de long, ses yeux étaient énormes, il était terrifiant. Sa main s'abbatit sur ma joue, il me flanqua la trempe de ma vie. Mais il avait des ongles. Un signe positif pour l'avenir.

De retour dans la réalité, du temps avait passé, alors que ce rêve fut extrêmement bref. J'étais dans la salle de réveil, c'était déjà terminé. Où était mon enfant, je fus pris de panique, j'ouvris les yeux et j'empoignai la première chose que je pûs. C'était le bras de l'anesthésiste. Il souriait. Il tourna la tête vers quelqu'un, qui tenait dans ses bras un paquet surprise. Je m'éclatai en sanglots. L'anesthésiste eut un immense sourire. Il passa sa main dans mes cheveux. C'était le plus beau jour de ma vie. Cet enfant auquel j'avais donné naissance n'était franchement pas comme un enfant ordinaire. Sa peau était toute lisse, sans aucune ride. Tous les bébés sont pourtant ridés. Il était très humide, il avait une tête si belle, mais sa peau était franchement bizarre, flasque. Je n'en finissais pas de pleurer. Il dormait. La femme qui l'avait dans ses bras en attendant mon réveil me le confia, et je pris cet extraordinaire petite chose dans mes bras, machinalement. C'était comme si j'avais fait ça toute ma vie.

Irghe

Posté le 18 septembre 2011 par NanoMeT

On me garda longtemps en observation. Gua me rendait visite régulièrement et nous fûmes rapidement de bons amis. Les gens du travail me savaient hospitalisé, et je ne reviendrais pas avant trois mois. Ma vision s'étiolait à petit feu, mais je ressentais plus que jamais une flamme briller en moi. Ma cicatrice était très impressionnante. Je devais rester au calme et laisser la vie décider un peu. Mon fils se développait à vive allure, je l'avais appelé Albert, en hommage à Einstein. Albert c'était pratique, ses amis pourraient l'appeler Al' s'ils voulaient un diminutif. Al' me semblait approprié.

Il garda son physique atypique pendant une année entière, après quoi il eu progressivement des cheveux. Son développement fulgurant, tant sur le plan intellectuel qu'émotionnel et physique, me fit croire pendant les premières années qu'il serait hors du commun, et j'avais peur pour lui, peur de ce qui pourrait lui arriver si on découvrait la vérité. Après les deux premières années, il changea d'apparence. Son physique batracien et sa peau lisse se transformèrent et il gagna des cheveux, sa peau durçit de façon considérable, et ses traits devinrent beaucoup plus fins. Il grandissait trop vite, mais son physique, s'il restait un peu étonnant, devint de plus en plus celui d'un petit garçon de son âge, à quelques détails près. Il était vraiment trop grand.

Pendant toute sa jeunesse, Albert fut solaire. Ses cheveux étaient longs et bouclés, et il riait à tue tête à la moindre occasion. Il pratiqua le violon dès sa cinquième année, poussé par son père qui souhaitait avant tout l'aider à ouvrir des portes. Il enfonça celle de la musique et s'y plut immédiatement. Je ne cherchais dès lors plus à l'accompagner davantage dans ses choix. Il avait l'air de comprendre ce qu'il faisait, et souriait toujours. Les huit premières années de sa vie furent mélangées entre les tests cliniques qu'il s'astreignait à subir deux fois par semaine, les cours de violon, l'école et les sorties que je lui proposais.
Il eut évidemment quelques difficultés à l'adolescence, mais ça ne semblait pas bien différent de tout ce qu'un jeune homme semble vivre à cette période de la vie. Je portais d'énormes verres pour pallier à mon handicap visuel, et à la neuvième année d'Albert, je perdis définitivement l'usage de mes yeux. Ma dernière vision fut celle d'une vitre embuée, au travers de laquelle je distinguais quelques formes et couleurs. J'apercevais le rouge d'une énorme enseigne publicitaire au coin de la rue de Santiviniano où nous avions emménagé dans le quinzième arrondissement de Paris. Ensuite, ce ne fut plus qu'un voile blanc.
J'en fis part à Albert, qui me demanda de ne pas m'inquiéter. Sa sollicitude me fit pleurer. Je sentis son souffle et sa peau dure comme le roc sur ma joue.

Alors qu'Albert entrait au lycée public, il fit rencontra la première femme de sa vie lors d'un concert qu'il donnait sous la direction du conservatoire, dans la Sainte Chapelle. Valinhia était une violoncelliste russe prodigieuse. Elle avait grandi dans les steppes, dans une tribu qui vivait essentiellement de la chasse et parfois de la cueillette. D'une rare sensibilité, Valinhia composait déjà des symphonies dignes des plus grands compositeurs. Albert s'en sortait plutôt bien également, mais il n'avait jamais sérieusement composé. Il fut immédiatement sous le charme de la belle russe. Quelle étrange aventure que celle de perdre la vue. Dans les premiers stades de ma cécité, je m'accrochais désespérément aux images qu'il restait de ma vie de voyant, puis je perdais progressivement le fil.

Lorsque vous arrêtez de vous accrocher, une nouvelle existence démarre. Vous voyez autre chose. Les bruits deviennent des formes, et les odeurs se matérialisent. Les visages deviennent comme des murs d'escalade que vos doigts désirent franchir. Tout est changement, et même les sentiments se métamorphosent subitement. C'est en nous rendant dans le pays natal de Valinhia que je fis connaissance de sa mère et des gens de son clan. J'étais heureux mais fatigué. Irghe, la mère de Valinhia, avait perdu son mari des années auparavant. Elle vivait avec un des hommes de la tribu qui l'avait prise pour femme par intérim. Là-bas, lorsque le mari d'une femme meurt, son plus proche ami prend sous son aile la veuve, et elle devient sa femme jusqu'à ce qu'elle retrouve un mari.

Je ne sais pas vraiment l'expliquer, mais je suis tombé amoureux de Irghe. Elle m'a proposé de devenir son mari, dès qu'elle m'eut appris les premiers rudiments de leur langue, l'ikthanuch. Irghe était une femme incroyable et aussi sensible que sa fille. Al' avait 18 ans lorsque je devins membre officiel du clan de ces guerriers sibériens. Lorsque j'eus avec lui cette longue discussion sur la vie qu'il aurait sans moi en France, il eut encore cette éternelle réponse, qu'il avait l'habitude de donner.

« T'inquiète pas Papa. Tu sais bien que je vais me débrouiller. »

Oui je le savais très bien. J'aimais Al' de toutes mes forces. Sans lui, ma vie n'aurait eu aucun sens. J'acceptais donc de le laisser livré à lui même.
Les ikthous menaient une vie extrêmement dure et mouvementée, mais je l'embrassais comme un seul homme. Pour moi, vivre dans le froid des steppes était bien plus simple que de subir le mouvement incessant et le chaos qui régnait à la ville. J'apprenais chaque itinéraire par coeur, et je ressentais parfaitement, en quelques années, les directions des lacs, du camp, des différents lieux de vie et je m'orientais comme un chef. Je ressentais parfaitement la présence du soleil et la venue de la nuit. En quelques années, j'avais fait corps avec ce pays et j'en ressentais parfaitement les rythmes climatiques. La nuit, lorsqu'elle survenait, diminuait mon acuité et ma perception, mais ce n'était pas très gênant. Irghe me racontait des histoires, lorsque nous nous allongions dans la couche.
Elle murmurait parfois des sons dénués de sens à mon oreille. Alors, j'avais l'impression qu'elle tentait de m'ensorceler, ou peut-être cherchait-elle à me protéger de quelque chose. Pour ma part, je lui parlais des étoiles et de la chimie, et j'échangeais avec la tribu, par son intermédiaire, différents savoirs scientifiques. De ces échanges, il ressortait toujours quelque chose de surprenant. Cette vie était passionnante, et surtout, j'aimais cette femme comme si je l'avais toujours aimée.

Albert et Val' nous rejoignaient tous les ans. Val' était alors mondialement reconnue. Al' la suivait partout et ils semblaient également heureux de cette vie faîte de voyages et de musique. En une dizaine d'années, nos vies avaient subi d'énormes changements.
Je savais chasser un rêne sans l'usage de mes yeux, et j'avais une famille.

Remerciements

Posted on March 20th, 2010 by NanoMeT

Cette histoire est en cours d'écriture, merci de votre indulgence si vous la lisez.

Je remercie mon entourage direct pour son soutien, ses propositions et ses idées, blablabla c'est pas facile de trouver des trucs intelligents à écrire.

C'est la chronique d'un imbécile, merci de l'avoir consultée.